Julia Kristeva était de passage ce soir à la librairie Mollat pour présenter son roman L'Horloge enchantée (Ed. Fayard).

Très grande rencontre, du début à la fin de cette heure et demie, et une discussion d'une intelligence étourdissante, un incroyable mélange de virtuosité et de douceur, certainement l’essayiste la plus passionnante que j'ai jamais vu ici, et qui plus est, en improvisation, sans notes, et pourtant bâtissant une sorte de plan d'ensemble qui a donné à son intervention une cohérence impressionnante, quasiment tout un livre déjà construit, depuis sa première parole jusqu'à la dernière. La France, les Lumières, le Temps, les femmes, le langage, la psychanalyse, ont été les sujets qu'elle a évoqués en les reliant les uns aux autres.

J'ai noté quelques passages sur mon calepin, même s'il faut regarder la totalité de la vidéo de l'entretien. Julia Kristeva a notamment dit ceci : "Je ne peux pas ne pas évoquer l'émotion que j'ai de parler devant des bordelais. À mon arrivée en France, j'ai été accueillie par une famille bordelaise, les Joyaux, la famille de mon mari. C'est cette France-là, extrêmement classique, fière de son passé, de ses origines, de sa culture, mais aussi très accueillante, c'est l'image de cette France que j'essaie de palper dans une autre dimension, qui est cette France des Lumières que je mets en scène dans ce roman." (...) "J'ai eu le sentiment, à un certain moment de ma vie, qui s'approche de son dernier tiers, qu'il fallait que je dise mes dettes vis-à-vis de ce pays, je l'avais fait avec mes livres précédents sur Proust, Sarraute, mais je me disais que ce serait encore plus direct si j'installais ce roman dans la Cour de Louis XV, quelques années avant la Révolution Française, où le pays vit des crises comparables à ce qu'on vit aujourd'hui."

Et aussi : "Les femmes d'aujourd'hui tiennent debout car elles parviennent à partager par la parole." (...) "Mon héroïne est une folle car elle s'identifie à tout ce qu'elle aime. C'est spécifique d'une fragmentation d'aujourd'hui, mais sa capacité d'en parler lui permet d'en faire une totalité romanesque qui la tient debout. Cela renvoie à la nature du roman (...) Le roman est l'histoire de la recomposition de la pensée, c'est une polyphonie, le roman comme composition de différents types de discours. C'est ce que je fais comme psychanalyste, je demande à mes patients de me raconter et ils me font leur roman." (...) "La vision des Lumières, c'est qu'on peut calculer l'infini." (...) "Mon maître Emile Benveniste, à la fin de sa vie, quand je l'ai visité sur son lit d'hôpital, a écrit le mot THEO sur ma poitrine. (...) J'ai mis du temps à comprendre ce qu'il voulait dire par là : le langage est infini, l'infinie recréation du langage dans la rencontre entre deux personnes, et 'Theo', c'est ce dialogue, c'est cette divinité-là." (...) "Le besoin d'infini est essentiel à la dimension psychique. Quand je dis que les Lumières ne sont pas achevées, c'est parce qu'il faut donner à la pensée cet enchantement-là : l'infini." (...) "Nous sommes tous des singuliers incommensurables. Il faut accentuer cette singularité."