Lecture du beau livre d'Eric Laurrent, Berceau (Ed. de Minuit, 96 p., 11,50 €).

Le volume est sous-titré "récit" mais ce pourrait être aussi bien un roman tant la construction et la poésie du texte sont fortes. Le narrateur raconte l'adoption par son couple d'un orphelin marocain de quelques semaines, Ziad, avec leur découverte de cet enfant durant les voyages successifs faits au Maroc pour lever le blocage administratif imprévu des autorités locales qui leur interdisent de le faire sortir de l'orphelinat d'abord, de le faire sortir du pays ensuite.

Il y a une quantité de minuscules livres repliés à l'intérieur du livre, et que l'on voudrait voir développés (et il faudrait pouvoir posséder un microscope capable de trouver entre les lignes d'autres lignes, plus petites, et qui recèlent des détails supplémentaires, mais peut-être est-ce à l'imagination du lecteur de faire ce travail). Ainsi l'histoire de Nadir, l'adolescent simple d'esprit, un orphelin qui chaque jour demande à nouveau leur nom à tous les gens qu'il croise, et qui s'invite sur toutes les photographies prises autour de lui. Ou encore la description des toits de Rabat, et plus largement l'architecture et la topographie de cette ville. Également les paroles, le visage et le corps de l'épouse du narrateur, Yassaman, très peu présente dans le texte et qui en devient, précisément par son absence, d'une grande beauté (on la voit dormir, tout de même à un moment, à l'arrière de la voiture, collée contre son nouveau fils, un des passages les plus émouvants de ce livre). Et aussi la scène finale, très belle, avec les applaudissements de Ziad. Mais il s'agit d'abord dans ce livre de la découverte par le couple de leur nouveau fils. Le narrateur et sa femme le voient apprendre à marcher, puis à parler, puis à penser et comprendre (par exemple, comme il assimile tous les globes à des ballons avec lesquels on peut jouer, il tend la main vers les fruits des orangers pour essayer de les faire eux aussi rouler).

La beauté du Maroc, la douceur du climat, l'harmonie évidente du couple, la croissance fulgurante du nourrisson et les sentiments paternels qui en retour naissent immédiatement pour lui, tout dans ce livre en fait la lecture parfaite pour qui veut retrouver une certaine paix intérieure.

Comment peut-on devenir père et mère sans avoir donné naissance à un enfant ? comment se passe un engendrement de cœur ? Le récit le démontre en moins de 100 pages et dans une langue soutenue et en même temps très simple, très proche du lecteur, un style à la fois descriptif et sensible. Pour l'enfant, pour le comprendre, pour lui expliquer la vie et l'aider à apprendre, Eric Laurrent invente autre chose, il agrandit le monde.

Extrait :

"Ziad, en revanche, sait que je suis écrivain : on ne le lui cachera pas - sur le rebord de sa poussette, sur le pan de rabane déplié dans l'herbe, et même tout là-bas, sur l'un des bancs de pierre du jardin de l'orphelinat, une cigarette entre les lèvres, il m'a souvent vu écrire. Outre ses hochets, le premier objet qu'il ait tenu en main fut d'ailleurs mon stylo, ce feutre noir, à mine très fine, avec lequel je consigne dans le petit carnet qui ne me quitte jamais toutes les idées susceptibles de nourrir un livre qui me viennent à l'esprit, où que je me trouve."