Dernier jour au Mexique (*). Mon avion ne décolle que ce soir, j'ai le temps de me promener encore dans le centre de México DF.

Je retourne voir le Zócalo. Au milieu de la place, un mât soutient une immense bandera, le drapeau national du Mexique, qui flotte à mi-hauteur et dont les dimensions me paraissent immenses, peut-être vingt mètres sur dix. Le drapeau est si grand que le vent le fait flotter avec difficulté, l'agitant avec une lenteur qui ressemble à du respect, c'est très beau.

Un peu avant, à l'entrée du Zócalo, se dresse un petit buste de Cuauhtémoc, le dernier empereur aztèque, avec ces mots inscrits en dessous : "El coraje, el estoicismo y la dignidad del último emperador azteca es un ejemplo de heroísmo para todos los mexicanos" (Le courage, le stoïcisme et la dignité du dernier empereur aztèque est un exemple d'héroïsme pour tous les mexicains). Cuauhtémoc signifie en nahuatl : "aigle qui fond", comment ne pas envier ce nom.

Je marche encore longtemps dans les avenues autour de l'hôtel. J'admire une dernière fois le quartier de Bellas Artes, avec ses hauts palmiers et ses trolley-bus verts.

Puis je cherche un taxi très avance pour me prémunir contre les éventuels embouteillages, fréquents et titanesques. Comment toujours il faut négocier un prix, et finalement j'opte pour un taxi en voiture particulière, un monospace luxueux qui n'a ni la couleur officielle, ni la plaque d'immatriculation estampillée TAXI. Est seulement accrochée à son rétroviseur une carte plastifiée apparemment officielle expliquant qu'il peut faire le taxi. Le tarif qu'il propose pour aller à l'aéroport Benito Juarez est imbattable, et en outre sa voiture est très confortable, avec climatisation et moquette. Le chauffeur est sympathique, nous échangeons quelques mots, la France, Burdeos, el vino. À un moment nous restons à l'arrêt de longues secondes à un feu tricolore à côté d'un véhicule de police et le chauffeur s'arrête aussitôt de parler, je le sens nerveux, puis nous repartons. Quand nous approchons de l'aéroport, il me demande de le payer dès maintenant et m'explique qu'il ne va pas me déposer à l'entrée des départs mais à celle des arrivées, et quelques mètres avant l'arrêt, et il ajoute : "Si on vous demande quelque chose, vous direz que je suis un ami qui vous dépose". C'était un faux taxi, roulant sans doute sans assurance passagers, malgré sa luxueuse voiture neuve et sa gentillesse.

L'aéroport Benito Juarez est un peu labyrinthique et je mets du temps à trouver le comptoir d'embarquement, puis passage au contrôle de sécurité. J'avais oublié une bouteille d'eau dans mon sac à dos pour la cabine, l'opérateur de la machine à rayons X oriente sans un mot le sac sur le côté et on me demande de l'ouvrir, mais le tout avec une grande politesse, on se croirait au Japon, on est très loin ici de l'agressivité des vigiles des aéroports français ou italiens.

Longue attente en salle d'embarquement, j'ai le défaut d'arriver trois ou quatre heures avant le décollage pour les vols longs courriers, toujours peur de rater mon avion. Finalement, on embarque à la nuit tombée. Mais, alors qu'on a passé le contrôle des billets et des passeports et qu'on marche dans le couloir vers la porte du Boeing, des policiers remontent vers nous en sens inverse avec deux chiens renifleurs très menaçants, et ils stoppent devant chaque passager, femmes et enfants compris, laissant les chiens promener leurs museaux sur nos pantalons comme s'ils allaient nous dévorer, c'est très agressif, très violent, et assez inutile puisque les voyageurs quittent le territoire et donc emportent aussi avec eux leurs éventuels problèmes et substances illicites. Comme tous les chiens me terrorisent, l'expérience me met très mal à l'aise.

Une fois assis dans l'avion, nouvelle attente. Il pleut à torrent sur le tarmac plongé dans l'obscurité, des bourrasques et un grand vent, par le hublot je vois bouger les ailes clignotantes des autres avions stationnés, cela ressemble à une mini tempête. L'heure prévue de décollage passe, tout le monde semble être à bord et l'avion ne bouge toujours pas. Il y a maintenant des éclairs, de plus en plus grands et de plus en plus rapprochés, on entend le tonnerre. L'orage dure, les avions autour restent eux aussi immobilisés. Enfin, après un long moment, l'avion se met en mouvement, se dirige vers la piste d'envol, et met les gaz avec presque deux heures de retard.

Le Boeing est propulsé en avant puis quitte le sol et j'approche mon visage du hublot. Alors, j'aperçois toute l'étendue de México illuminée, et je me souviens d'un coup que l'aéroport est en effet situé en plein milieu de cette mégalopole de 22 millions d'habitants. Il me semble que nous survolons de longues minutes la ville à basse altitude et à vitesse réduite, et les rues, les maisons, les églises coloniales illuminées, les phares des centaines de milliers de voitures sur les larges avenues embouteillées, semblent si proches que je pourrais les toucher, et c'est un immense lac scintillant, un océan de poissons lumineux. Comme si chaque habitant avait allumé un feu pour saluer mon départ - le Mexique si beau et si énigmatique.

 

(*) Ce texte est le journal d'un voyage effectué au Mexique en mai 2013 dans le cadre du programme "Soutien à la mobilité internationale des artistes et des créateurs professionnels" de la région Aquitaine.