Après un retour en car depuis Morelia, et escale à México, puis nouveau car, j'arrive enfin à Puebla, que l'on m'a présenté comme l'une des plus belles villes du Mexique (avec également Oaxaca, mais je ne pouvais pas aller partout). À l'arrivée, un taxi m'emmène jusqu'au centre, assez éloigné du terminal de cars. Le véhicule est en mauvais état et je remarque qu'à chaque fois qu'il se trouve à l'arrêt le chauffeur fait ronfler son moteur pour qu'il ne cale pas, à un moment il me semble même que pendant qu'il freine il continue d'appuyer sur l'accélérateur. On passe dans une banlieue pauvre aux maisons basses dont les rues sont traversées tous les cent mètres par des dos d'âne très courts et très élevés qui servent de ralentisseurs et font bondir la voiture malgré la vitesse réduite, puis c'est l'entrée dans le centre historique de Puebla, dont toute une partie est fermée à la circulation automobile.

Aussitôt installé dans l'hôtel, je ressors marcher aux alentours du Zócalo. Beaucoup de façades sont décorées avec des talaveras, les faïences typiques, c'est très beau, très impressionnant, comme si chaque maison était un visage paré de couleurs, un visage tatoué de fins dessins. Comme à Morelia, le centre historique été classé au patrimoine mondial de l'UNESCO. Mais Puebla est beaucoup plus animée que Morelia, avec ici un aménagement piéton et touristique vaste et très bien pensé (panneaux en plusieurs langues, dont le français, et même des indications gravées en braille sur les murs). L'énergie du lieu, sa beauté, sa douceur en comparaison de México, me séduisent immédiatement. Puebla me semble être la grande (2 millions d'habitants) ville provinciale mexicaine idéale.

Par hasard, j'entre dans la Casa de Cultura de Puebla et j'y découvre le bronze du masque mortuaire de Victor Hugo, accompagné d'un long texte d'hommage au poète français. La grande fête du Cinco de Mayo a eu lieu il y a une dizaine de jours, elle commémore chaque année la première victoire en 1862 des troupes républicaines sur celles du Second Empire français (qui sous couvert de se faire rembourser une dette voulait coloniser tout le pays). Hugo, déjà en conflit ouvert avec Napoléon III, s'était élevé contre ce crime avec un court et beau texte de soutien aux mexicains, et ce texte est reproduit intégralement ici en espagnol, à côté du bronze. Victor Hugo écrit : "Vaillants hommes du Mexique, résistez. La République est avec vous, et dresse au-dessus de vos têtes aussi bien son drapeau de France où est l’arc-en-ciel, que son drapeau d’Amérique où sont les étoiles. (...) Dans tous les cas, que vous soyez vainqueurs ou que vous soyez vaincus, notre France reste votre sœur, sœur de votre gloire comme de votre malheur." Les mexicains perdront la bataille du Cinco de Mayo mais ils gagneront les suivantes et les troupes françaises seront chassées et l'indépendance du Mexique confortée.

À l'étage, je découvre que se trouve aussi dans la Casa de Cultura la bibliothèque Palafoxiana, une extraordinaire salle rectangulaire dans laquelle deux étages de rayonnages en bois de cèdre se font face. Elle date du XVIe siècle, contient 45.000 volumes anciens dont de nombreux incunables, et fut la première bibliothèque publique du continent américain.

Je continue de découvrir le centre-ville, j'emprunte des grandes avenues dont presque chaque immeuble, d'époque XVIe et haut de deux étages au maximum, est décoré sur sa façade, parfois peint d'une couleur vive, parfois revêtu de talaveras. Sur les places, je croise beaucoup de jeunes, assis et qui discutent, jouent de la guitare, s'amusent. Partout on sent l'effervescence intellectuelle estudiantine et l'énergie d'une métropole culturelle.

Le soir, détente un moment au bar qui se trouve sur le toit de mon hôtel, avec vue sur la ville superbement illuminée, notamment les clochers alentour, et j'en compte au moins cinq, et je me fais la réflexion qu'avec autant d'églises on se croirait à Venise. On m'a dit qu'il y avait 400 églises à Puebla ("une église par jour de l'année"), ce qui est bien plus les 84 églises de Venise, mais les mexicains exagèrent toujours un peu, et la réalité se rapproche sans doute plutôt d'une centaine. Quoi qu'il en soit, ces églises font sonner leurs cloches jusqu'au soir, carillon multicolore et signal du sommeil.