Ce matin, longue marche dans Morelia sous la fraîcheur du matin. J'emprunte l'avenue le long de la cathédrale puis j'atteins l'aqueduc. C'est une sorte de sorte de pont interminable, soutenu par des arcades, et qui jadis ne transportait ni piétons ni véhicules, mais seulement de l'eau, une canalisation de pierre survolant la ville, sorte d'édifice romain quinze siècles après l'antiquité. Quand on visite les villes coloniales, on admire la beauté des lieux et on oublie la conquête au nom d'une religion, pillage économique dont les seules traces restent l'architecture et l'art, et les morts disparaissent sous les pierres.

On est dimanche et dans tout le centre-ville c'est la journée sans voitures, je vais marcher au milieu d'une grande allée pavée entourée de chaque côté d'une bordure de pierre à dossier qui forme un banc ininterrompu tout du long, c'est superbe et très bien pensé. Quelques amoureux sont assis là à se prendre en photo, il n'y a encore presque personne à cette heure, la ville semble appartenir à qui la veut. Des arbres plantés le long se rejoignent par leurs feuillages au-dessus de la voie pavée et forment une sorte de pergola dont l'ombre atténue la chaleur naissante.

Morelia est si belle avec sa pierre mi-orange mi-rose, il y a une telle unité architecturale dans le centre, que je reste en extérieur et ne visite presque rien, même pas la cathédrale. Je vais me contenter de marcher dans les rues le matin, puis faire la sieste l'après-midi et ressortir le soir.

Déjeuner sous les portales, dans le même restaurant que la veille. Les francophones qui habitent ici m'en disent un peu plus sur les problèmes d'insécurité de Morelia et de tout le Michoacán qui lentement échappe au contrôle de México. Le contraste est si grand entre d'une part la beauté des lieux, le calme, et presque une apparente sérénité, et d'autre part ce qu'on me raconte sur le racket et les enlèvements.Toujours le même double visage de ce pays, entre paradis et enfer, émerveillement et cauchemar. Je sais qu'en tant que français, et notamment lorsque je réside en France, je suis heureux, et la plupart de mes concitoyens aussi, mais je me demande si les mexicains, ceux d'ici du moins, sont heureux, ou comment ils font pour réussir à vivre en même temps ces deux réalités opposées.

Nous allons ensuite près du jardin de las Rosas, dans un café fréquenté par la jeunesse locale. On sent le foisonnement culturel, la grande énergie, la créativité, Morelia est une capitale intellectuelle, avec des expositions d'architecture et d'art contemporain, des bibliothèques, des centres de conférences, des librairies très pointues. Dans l'une d'elles, je vois une grande pile du livre de Le Clézio, La conquista divina del Michoacán, apparemment c'est une des grosses ventes du magasin. Je repense au Rêve mexicain, livre fondateur lu il y a longtemps en même temps que Bartolomé de Las Casas.

Discussions en terrasse, on vit toute la journée dehors au Mexique, marguaritas au lemon, puis dîner et coucher tôt malgré la sempiternelle musique du bar de l'hôtel installé sur la toit à dix mètres de la fenêtre de ma chambre. Au Mexique, le silence existe parfois le matin, puis il s'efface progressivement avec l'avancée du jour et l'arrivée de la fête en soirée et la nuit.