Ce matin, direction Coyoacán, pour une deuxième journée dans ce qui est parait-il devenu un des quartiers les plus chics de la capitale. Cette fois je vais dans la partie la plus ancienne, les petites ruelles entourées de propriétés aux murs hauts, notamment la calle de Francisco Sosa, qui descend vers la place centrale. Sur le mur d'une de ces petites haciendas cachées, à hauteur des yeux, je découvre une céramique ovale sur laquelle a été peinte, en lettres cursives stylisées, probablement au début du XXe, cette phrase en espagnol : "Cette maison a été construite au XVIe siècle, puisse ton vandalisme ne pas détruire ce que le temps a respecté"; ce qui est tout de même beaucoup plus élégant qu'une froide interdiction d'afficher ou une menace contre les tagueurs. La plupart des murs n'ont pas de fenêtres et ne sont que des palissades extérieures dont on devine qu'elles cachent des propriétés avec de vastes cours intérieures. On me dit qu'une rumeur veut que le milliardaire mexicain C* S*, l'un des hommes les plus riches du monde, habite dans ce quartier, la chose ne me semble pas improbable.

C'est là que se trouve aussi la Casa de Alvarado, où a résidé Octavio Paz dans les dernières années de sa vie, et qui abrite maintenant la Fonoteca. Je la visite et découvre à l'arrière son extraordinaire jardin, à l'ombre de hauts murs colorés, avec la fraicheur des arbres et des fontaines. J'ai rarement vu un lieu plus reposant, l'endroit où grâce à la chaleur, et pour y échapper, on s'organise et on arrête le temps, le lieu parfait pour la sieste et le rêve, en équilibre sur le fil entre éveil et sommeil, quand son propre corps semble pouvoir devenir tous les corps à la fois, que l'impossible devient enfin possible. Je reste longtemps dans ce jardin, je suis presque seul, à peine un ou deux couples de touristes européens, je marche entre les palmiers, je m'assois sur les bancs, je ferme les yeux, je profite du silence et de la douceur ombragée.

Je repars en direction des plus grandes avenues, là où je suis déjà venu la semaine dernière, j'avais cru voir un restaurant très particulier, pas du tout mexicain, dans lequel, pour le clin d'œil, j'ai envie d'aller déjeuner. C'est tout près de la Casa Azul de Frida Kahlo, et c'est un restaurant de sushis, makis et spécialités japonaises. Restaurant très chic, avec une décoration mi-japonaise mi-mexicaine, grande salle au mobilier de bois dans une cour intérieure, avec des menus que je ne pourrais pas me payer en Europe et que seul l'écart de niveau de vie et le différentiel de devises m'autorise. Les plats ne sont pas aussi bons qu'au Japon mais je les trouve meilleurs que ceux que j'ai mangé en France. Je me souviens que le soir de mon arrivée à Tokyo, de peur d'être trop dépaysé, j'avais été dans un restaurant italien manger un plat typiquement vénitien et qui s'était avéré assez catastrophique, cette fois c'est une réussite et je souris en mangeant mes sushis en plein México.

Retour ensuite vers le centre de Coyoacán, la place principale, le Zócalo du quartier, avec sa fontaine sur laquelle se tient une sculpture représentant justement les animaux éponymes du village, les coyotes. Il y a beaucoup de touristes, et beaucoup de musique, des orchestres qui jouent devant les cafés. En côté du Zócalo, un grand marché d'artisanat vend tous ces objets traditionnels fascinants par le magnétisme qu'ils semblent tous émettre, un mélange de beauté et de violence, couleurs vives et formes inattendues, toutes les racines indiennes du lieu, si éloignées de la surface espagnole des choses, si profondes, si anciennes. J'ai envie de tout acheter, le moindre objet me semble extraordinaire parce qu'il a été façonné par des mexicains qui sont les fils et filles de gens nés ici, qui ont vécu ici, qui, quand bien même ils seraient descendants de conquistadors, n'en auraient pas moins été habités par le soleil d'ici, par la terre et la végétation d'ici, le Mexique est une électricité qui reste à jamais présente dans les veines de ceux qui ont été traversée par elle, même l'espace d'une seconde. Je repense aux Messages révolutionnaires d'Artaud (*) que j'ai relus avant de partir, quand il parle des pouvoirs de la terre d'ici, il avait tout compris, comme toujours.

Je prend un café en terrasse d'un des bars de la place dont les tables sont jaune et les murs bleu foncé, puis je cherche de longues minutes un taxi qui revient vers le centre du DF, dans Bellas Artes. Retour exténué à l'hôtel.

 

(*) Retrouvés uniquement dans leur version espagnole, ces textes écrits par Antonin Artaud pour des revues mexicaines lors de son séjour ici dans les années 1930, ont été traduits notamment par Philippe Sollers en 1979.