Toujours cette météo incroyable, grande douceur à l'aube, j'en profite pour aller marcher dans le parc de L'Alameda, un jardin ouvert sur la ville, une sorte de square avec bassins et plantations, mais sans clôture. Devant le parc, sont garés des vélos publics en libre-service (payant) comme on trouve à Paris et dans toutes les grandes villes françaises. Sur l'un deux, une squelette anatomique a été assis, avec les mains sur le guidon et les pieds sur les pédales. Je ne sais pas si c'est une installation sauvage ou une macabre opération officielle de la municipalité, mais en tout cas le message est clair et la fréquentation des rues comme simple piéton et passager des taxis me l'a confirmé : faire du vélo à México est dangereux, cuidado !

Je fais le tour du quartier et notamment de ce building rectangulaire que j'aperçois de ma chambre d'hôtel, le ministère des Finances sur lequel tôt le matin et tard en fin d'après-midi se posent et redécollent les hélicoptères des hauts fonctionnaires. On m'expliquera plus tard que c'est courant en Amérique du sud, stratégie ultime pour déjouer les tentatives d'enlèvement : on se déplace par hélicoptères. Je commence à mieux comprendre la folie des latinos, parfois enivrante, parfois dramatique. Je sais ce que je dirai à mon retour en France : "Vous vous ennuyez ? partez au Mexique".

Je reviens à l'hôtel où je prends un taxi jusqu'au quartier Citlaltépetl. J'ai rendez-vous pour déjeuner, ce qui à México veut dire vers 15h. Le restaurant est situé dans une petite cour intérieure avec beaucoup de plantes pour l'ombre, un bassin et un jet d'eau pour la fraîcheur. Grand art de vivre et art de prendre son temps, le déjeuner et la discussion durent jusqu'à six heures du soir, qui n'est ici que le milieu de l'après-midi, en quelque sorte. Je pense que c'est une espèce d'adage local : rien ne presse, ce qui n'est pas fait aujourd'hui sera fait demain, ou après-demain, tout va bien.

Je n'ai pas remarqué de vigile de sécurité à l'entrée, à moins qu'il ait été discret (c'est possible). Le quartier me semble plus sûr que le centre-ville, paradoxalement. Plus tard, en discutant avec les gens d'ici, j'apprends que la notion de sécurité au Mexique est toujours relative, que les choses peuvent toujours basculer, dans un sens comme dans un autre. Des français expatriés m'expliquent aussi que les agressions font partie des choses, qu'il ne faut jamais résister. On me parle aussi des faux policiers, avec faux uniforme et vrai révolver, et j'en repérerai un plus tard, un soir depuis le restaurant de l'hôtel, qui déambulait seul sur l'Avenidad Independancia, marchant tout seul et bizarre dans sa façon de rôder. Une française agressée et dépouillée me dira même qu'elle ne partirait d'ici pour rien au monde, que malgré l'insécurité elle adore ce pays, sa folie, ses excès dans un sens comme dans l'autre, le passage soudain et sans raison de la violence à la mansuétude, de l'hospitalité à la trahison, sans méchanceté, et seulement en raison des inégalités économiques incroyables, que l'on voit un peu partout d'ailleurs, contraste de l'hyper richesse et de l'hyper pauvreté.

Au retour vers l'hôtel, grand embouteillage à nouveau, sonore comme toujours. Quand les voitures sont bloquées, les conducteurs klaxonnent, comme en France certes, mais ici c'est systématique, un peu comme si les gens étaient persuadés que la hausse du niveau sonore pourra débloquer la circulation. Rapidement, c'est le brouhaha, tout le monde s'énerve, klaxonne, crie, insulte, y compris le taxi, c'est assez stressant et complètement inutile. Au bout d'une vingtaine de minutes, les bouchons finissent toujours par se résorber, on ne sait pas trop comment, et à nouveau les véhicules, notamment mon taxi, reprennent leur conduite rapide et slalomante, dénuée de clignotants mais somme toute assez efficace.