Je sors à la première heure pour aller marcher autour de l'hôtel. Il fait toujours aussi beau, c'est la météo habituelle ici : une sorte de printemps permanent, doux le matin, chaud l'après-midi, tiède le soir, jamais de canicule, un peu de pluie tard le soir et la nuit, la météo rêvée. Je vais visiter le Museo de Arte Popular, situé à cinq cents mètres de l'hôtel. Dans l'entrée du musée, il y a un grand panneau sur lequel la Bienvenue est annoncée dans toutes les langues du Mexique, une dizaine, de l'espagnol au maya, en passant par le purépecha.

Ce musée est un endroit extraordinaire, non par son architecture, commune, même si les aménagements sont impeccablement pensés comme tous les musées mexicains, largement au niveau des musées français et bien supérieurs à ce que j'ai pu voir dans certains pays industrialisés d'Europe ou d'Asie, mais par les œuvres qu'il contient, et ces œuvres ne sont pas anciennes mais contemporaines : ce sont des objets d'artisanat, littéralement de l'art populaire, dotés d'une force que je ne soupçonnais pas. Une nouvelle fois, rien d'espagnol ici, mais plutôt une présence indienne millénaire, celle des aztèques, des mayas, de tous les peuples qui ont occupés et occupent encore le Mexique. La diversité des œuvres est incroyable, avec des animaux fantastiques, des Arbres de vie, des Caterina (les squelettes déguisés en femmes, magnifiques, pas morbides du tout, drôles et terrifiants à la fois), des Muerte (crânes décorés).

Je reste longtemps dans ce musée, tout me parle, tout me nourrit, je voudrais pouvoir acheter les objets que je vois, puisque je sais qu'ils ont tous été réalisés par des artisans, en réalité des artistes, qui sont peut-être encore vivants, ou du moins contemporains. Je n'ai jamais cru à la frontière entre artistes conscients de leur Art et artisans non conscients, Fra Angelico d'un côté, Lascaux de l'autre, peu importe, seule compte l'émotion créée dans le corps du spectateur, et ici l'émotion est maximale.

Déjeuner à la Terraza, le restaurant du Centre culturel espagnol près du Zócalo, puis visite de la Cathédrale de México. Il y a là un très bel autel tout en or. Également un pendule fixé au sommet de la nef et avec à l'autre extrémité un cône lesté indiquant l'inclinaison que prend la Cathédrale qui avec les années s'enfonce dans le sol (l'ancienne México, Tenochtitlan, est construite sur une lagune).

Direction le Musée du Templo Mayor, tout proche. La visite commence à ciel ouvert par les ruines de la grande pyramide de México que l'on parcoure en passant sur des passerelles. Je rêve que la restauration aille jusqu'à l'édification complète de la pyramide, qui était une des plus grandes, et qu'elle se dresse à nouveau ici, en plein cœur de la ville de México, à cinquante mètres du Palais présidentiel. Ce serait une revanche des indiens sur les espagnols. C'est quelque chose qui saisit immédiatement au Mexique : plus on monte dans la hiérarchie sociale, plus la couleur de la peau s'éclaircit. Rien qu'à l'hôtel les serveurs et les femmes de ménage sont indiens, les concierges sont métis, et le directeur-manager, que j'ai aperçu au bout de quelques jours ressemble à un européen, un simple espagnol, et il y a cinquante autres exemples de cette séparation dans la vie de tous les jours ici.

Dans le Musée du Templo Mayor, je vois encore, comme au Musée d'anthropologie, des milliers de sculptures exceptionnelles, des masques, des aigles, mais je suis épuisé, je rentre à l'hôtel dormir un peu.

Sieste puis dîner tardif au restaurant de l'hôtel. Le menu habituel : consomé de pollo, avec une eau minérale gazeuse. Je suis installé près des fenêtres, j'ai vue sur la rue, les vendeurs poussent leurs chariots, ils travaillent longtemps, rentrent tard, les voitures rutilantes de la police passent lentement dans l'avenue, gyrophares rouge et bleu clignotant même quand ils ne sont pas en intervention urgente. Des taxis également, des pickups, une circulation calme, mais toujours un grand brouhaha alimenté par la musique des magasins qui restent ouverts et des bars et karaokés autour de Bellas Artes. México ne dort jamais mais moi je dois.