Je me suis inscrit dans une petite agence de voyage près du Zócalo qui fait une visite guidée de Teotihuacán, départ depuis México en mini-bus et circuit passant par Tlatelolco et Guadalupe. Le mini-bus passe me chercher à l'hôtel, c'est un convoi de quatre véhicules, avec essentiellement des touristes américains et sud-américains. Le guide qui nous accompagne est très bien et je comprends à peu près son espagnol, c'est un maya, un jeune universitaire, visage grave, cheveux longs tenus par un catogan.

Visite tout d'abord de Tlatelolco, avec la place des Trois Cultures, et donc : les ruines de la pyramide aztèque (en cours de restauration), l'église de Santiago construite par les conquistadors avec les pierres de la pyramide, et, entre les immeubles modernes, la place où furent massacrés des étudiants par la police en 1968.

Escale ensuite à Guadalupe, une sorte de Lourdes, avec un ensemble de très églises baroques et de très laids édifices de béton pour accueillir les millions de pèlerins. C'est à Guadalupe que la Vierge est apparue à un indigène au XVIe siècle, une Vierge métisse, début de la conversion forcée des aztèques par les espagnols.

En attendant devant le mini-bus le retour des autres touristes, je découvre pour la première fois la grande banlieue de México. Bruit infernal partout, voitures, travaux publics, et musique à tue-tête. Les pharmacies, entre autres commerces, installent des grosses enceintes de discothèque sur le trottoir et diffusent une musique assez commerciale, même si très mexicaine, interrompue toutes les cinq minutes par la voix d'une des pharmaciennes qui lance dans un micro les promotions du jour. Il y a assez peu de passants, qui restent complètement sourds à ces annonces, de sorte qu'on se demande à qui elle s'adresse. Des grandes affiches avec les prix écrits en caractères énormes, confirment ses dires. On se croirait dans une fête foraine. En face, une pharmacie d'une marque concurrente fait pareil en essayant de mettre la musique encore plus fort. Le mini-bus repart, trajet sur l'autoroute pendant une demi-heure encore puis progressivement on voit des panneaux qui indiquent "Pyramidas", c'est une destination écrite en aussi gros caractères que Monterrey ou Guanajuato. Enfin on s'approche, les routes deviennent plus étroites, puis c'est une sorte de grand chemin de terre, tout les passagers du mini-bus essaient de distinguer un relief quelconque, puis enfin, oui, sur le côté gauche, à quelques kilomètres, c'est une des pyramides, la plus grande, la pyramide du soleil, avec de minuscules fourmis qui grouillent sur son sommet.

L'organisation du circuit est impeccable, les mini-bus s'arrêtent vers quatorze heures devant un long bâtiment traditionnel qui regroupe un magasin de produits artisanaux et un restaurant, et c'est là que nous mangerons. Mais d'abord, la famille qui tient le magasin-restaurant nous fait une démonstration de l'utilisation des cactus, les nopals, depuis ses fibres qui servent de tissu, jusqu'aux alcools divers qu'on en extrait, tequila, mezcal, pulco, couleurs blanche, jaune, verte. Dégustation gratuite, certains en reprennent trois fois à chaque alcool, vu la chaleur, encore modérée ascendante, je m'en tiens à un petit verre à chaque fois. Le déjeuner est très bon, salade de nopal, gâteaux de pastel. Ils nous montrent aussi des minéraux locaux, notamment d'extraordinaires pierres d'obsidiane, et comment faire pour les tailler. 

Les mini-bus nous amènent ensuite au pied des pyramides, visite guidée de quelques vestiges puis enfin quartier libre et chacun peut aller et venir sur le site. Assez peu de touristes, très peu, voire pas du tout de vigiles ou gardes armés. Une vingtaine de vendeurs ambulants proposent des souvenirs, notamment d'étonnants petits jaguars sculptés que l'on porte à la bouche pour souffler dedans et produire un son impressionnant et presque terrifiant : le cri de l'animal lui-même.

Le site est très vaste, la perspective magnifique. J'escalade les pyramides une à une, c'est long, pénible, avec des marches très hautes et des pierres aux angles aiguisés comme des couteaux. Mieux vaut ne pas tomber, on se ferait ouvrir le corps par l'édifice avant même d'arriver en bas. Tout en haut, quelque chose se passe, le silence, le vent chaud, l'alignement des autres édifices, les montagnes sur l'horizon qui semblent être elles-mêmes d'autres pyramides cachées sous la végétation. L'état de conservation des pierres est exceptionnel. Je me sens immédiatement revenu au XVe siècle, avant la Conquista.

Les pierres sombres et denses renvoient le soleil et la chaleur sur le site commence à peser. Je reviens au mini-bus attendre les autres visiteurs et le guide. Retour par l'autoroute à six voies qui en arrivant traverse le bidonville d'Ecatepec. Le lendemain soir, à la même heure, et au même endroit, il y a un immense carambolage sur la rocade, avec un camion citerne qui prend feu au milieu des voitures et fait des milliers de morts, la télévision en parle pendant des jours. J'aurais pu me trouver là et mourir aux portes de México, destin aveugle et imprévisible.