Ce matin je vais dans le quartier Coyoacán visiter la Casa Azul. Coyoacán est un ancien village devenu la banlieue riche du DF, les rues sont larges, à angles droits, toutes les constructions sont basses mais ce sont souvent de belles maisons entourées de hauts murs, des sortes de mini haciendas. C'est ici qu'habitait et a été assassiné Léon Trotski et c'est ici aussi que résidait la peintre Frida Kahlo dans une maison peinte en bleu et devenue un musée.

C'est une belle propriété avec jardin tropical et sculptures de qualité inégale, des petites pyramides aussi, un lieu où je me verrais bien vivre. Dans la maison, on peut visiter la chambre de Frida, avec le lit de bois aménagé pour son handicap, l'atelier laissé en l'état, palettes, tubes de peinture et pinceaux, chevalets. Dans la cuisine je suis ému en voyant des assiettes dans lesquelles André Breton a mangé ici même (il voyait le Mexique comme le seul pays vraiment Surréaliste, ce qui faisait rire Frida, parait-il). Partout le bois, les céramiques, les tissus, les couleurs, peu de tableaux mais beaucoup d'objets fétiches de Frida et Diego Rivera, toute la vie quotidienne dans le Mexique d'il y a soixante ans. Partout pendues aux murs, des Caterina (marionnettes de squelette) et des Calavera (des têtes de mort). Les figurines de mort sont omniprésentes au Mexique, c'est à la fois libérateur et morbide, très ambigu, très étrange, oppressant et euphorisant, folie de mort et de vie à la fois.

Dans le jardin, je médite longuement devant les petites tortues du bassin. Une tortue vit très longtemps, celles-là ont peut-être connu Trotski, Frida Kahlo, Diego Rivera, André Breton ou Antonin Artaud. En arrivant du centre de México, le taxi m'a laissé près de la place centrale et je me suis perdu malgré le plan. Cette fois je peine à retrouver une grande avenue sur laquelle je pourrais attraper un taxi. Il ne suffit pas seulement de trouver un véhicule disponible, encore faut-il que le chauffeur et son véhicule m'inspirent un minimum confiance. Finalement j'en trouve un et je goûte à une bonne demi-heure d'embouteillages jusqu'à Bellas Artes, sur une grande avenue, avec vue sur la vieille Torre Latino.

Nous sommes sur une chaussée de cinq ou six voies de circulation en sens unique. Entre les voies des dizaines de vendeurs ambulants circulent à pied en poussant des petits diables ou en portant à la main leurs produits : bouteilles d'eau, paquets de chips piquantes (mon chauffeur en achète un paquet et l'engloutit aussitôt) ou simplement le lavage du pare-brise. Quand la circulation redémarre, les vendeurs restent entre les voitures qui les frôlent parfois très vite et on a l'impression que personne n'est préoccupé du danger, ni les vendeurs de mourir, ni les conducteurs de renverser l'un d'eux. On dirait que des milliers de miracles arrivent chaque seconde dans les rues mexicaines, qui préserveraient des tôles froissées et des os brisées. La chaleur et le soleil aidant, au bout de quelques jours l'effroi m'a quitté et j'ai commencé à croire que les effigies de la mort partout exposées formaient une utile prière et expliquaient l'inexplicable survie de tous.

Déjeuner dans un restaurant familial non loin de Bellas Artes puis retour à l'hôtel pour me reposer un peu. Je m'endors jusqu'au soir. Je regarde ensuite la télévision, particulièrement les publicités. L'une d'elle montre la journée d'un homme, on le voit se lever, manger, partir au travail, être en réunion, se promener dans la rue, rouler en voiture, rentrer enfin chez lui, dîner avec sa femme et ses enfants. Et sur chacune de ces scènes, à ses côtés, deux ombres en uniforme, transparentes comme des fantômes, l'entourent, le précédent, le suivent. L'explication arrive à la fin de la publicité : ces fantômes sont des gardes du corps invisibles, et la produit vendu par la publicité est un dispositif électronique à garder sur soi, qui peut s'activer d'une pression du doigt et prévient alors une centrale de sécurité privée, et le slogan explique : "Vous n'aurez plus à craindre les rapts". Est-ce une menace réelle ou l'exploitation d'une paranoïa, je ne sais pas, mais la publicité est diffusée à une heure de grande écoute entre les spots de boisson gazeuse américaine et de téléphonie mobile.

Je dîne à dix heures du soir au restaurant de l'hôtel dont je commence à bien connaître les serveurs, parfaits d'efficacité et de discrétion, repas léger, consomé de pollo, soupe au poulet, idéal pour le soir, puis sommeil profond immédiat malgré le brouhaha dehors.