Je sors pour la première fois dans la ville, temps magnifique, température parfaite, le climat idéal. Juste en face de l'hôtel les beaux immeubles fin XIXe siècles sont occupés seulement au rez-de-chaussée par des commerces, le reste des étages paraît abandonné, il y en a même un dont la façade est fissurée, peut-être depuis le tremblement de terre de 1985. Des vieux immeubles sales et délabrés alternent avec des hôtels chics et des buildings ultra modernes. Je pars à gauche, direction le Zócalo, la place centrale de México DF. Au bord des trottoirs et s'avançant sur la chaussée, les employés des parkings publics agitent des drapeaux E (Estacionamiento, Stationnement) pour attirer les automobilistes. La circulation est assez fluide, beaucoup de taxis, des véhicules très récents souvent de marque japonaise, et bien sûr quelques gros 4x4 et pickups américains.

De loin j'aperçois, entre les beaux immeubles coloniaux, la Torre Latino qui me fait penser à un petit Empire State Building, mais en m'approchant je réalise qu'elle est toute petite et surtout qu'elle semble en mauvais état, et comme bricolée, avec des fenêtres qui paraissent ne plus fermer et lui donnent l'allure d'une serre usagée. Curieusement, plus on se rapproche du Zócalo, plus les édifices semblent en mauvais état.

Pour aller jusqu'au Zócalo, j'emprunte une grande rue piétonne et commerciale. Devant presque tous les commerces se tient un vigile, souvent armé d'un révolver à la ceinture. À chaque carrefour, des policiers sont en faction par deux ou trois, parfois ce sont des policiers municipaux, parfois des policiers fédéraux. Il y a beaucoup de femmes policières, certaines font même la circulation au milieu des voitures, chignon tiré, visage fermé, une arme à feu à la ceinture, elles paraissent toutes en colère, elles sifflent et tous les conducteurs les respectent. Le Zócalo est fermé au public en raison de la visite d'État du président américain Barack Obama. La cathédrale est aussi fermée, ainsi que le Musée du Templo Mayor. Des centaines de policiers habillés en kaki et non armés sont regroupés tout autour de la place, on dirait une sorte de manifestation, apparemment il s'agit de faire masse. Beaucoup de membres de la police fédérale aussi, avec leurs uniformes noirs et leurs casquettes, patrouillent debout à l'arrière de pickups à gyrophare rouge et bleu.

En côté du Zócalo, j'entre dans un magasin de souvenirs pour acheter des cartes postales. En réalité c'est un magasin spécialisé dans les produits religieux catholiques, particulièrement les statuettes de la Vierge, les effigies du Pape, l'actuel, le précédent et même celui d'avant. Le responsable me demande si je veux voir des peintures mexicaines anciennes, oui pourquoi pas. Il m'entraîne alors dans le sous-sol du magasin et me fait visiter les lieux, tout en délivrant un long commentaire dans un espagnol que je comprends par bribes. Sur des dizaines de mètres carrés qui s'étendent sans doute pour partie sous la rue, se trouvent des grandes pièces rectangulaires dont à la fois les murs, le sol et le plafond, ont été couverts récemment de peintures modernes et multicolores reproduisant les grands mythes de la civilisation aztèque. Je crois comprendre que ce lieu a toujours été là et que le peintre qui a fait ce travail titanesque il y a une dizaine d'années a seulement restauré quelque chose qui existait déjà. Toute l'histoire des aztèques écrite et peinte à la fois, puisque la langue nahuatl est hiéroglyphique. Il me les explique, c'est un vrai professeur, à la fin je lui donne cent pesos, il me remercie. Je remonte à la surface et retrouve le magasin rempli à ras-bord d'objets saint-sulpiciens, je souris en pensant que caché en-dessous il y a une étendue bien plus grande de symboles aztèques, c'est ma première leçon mexicaine.

Je reviens vers mon hôtel et vais visiter le quartier Bellas Artes où l'architecture est magnifique, la Poste notamment, dressée face aux mats métalliques verts des trolleys-bus et aux immenses palmiers autour du Palais Bellas Artes. Je croise des transporteurs de fonds qui descendent de leur camion blindé, ils sont trois, avec des gilets pare-balles et des énormes fusils à pompes, ils semblent très nerveux. Plus tard, en revenant à l'hôtel je remarque que dans une rue adjacente le Ministère des transports est gardé par trois policiers avec des mitraillettes légères, et eux aussi semblent inquiets. Ici, partout on montre les armes, c'est surprenant et très peu rassurant.

Le soir je dîne au dernier étage d'un restaurant tout proche du Zócalo, avec une vue incroyable sur le Palacio Nacional, et toujours cette douceur estivale. Je me couche tôt, complètement épuisé, dans une grande léthargie sans doute due à la fois au décalage horaire, aux 3000 mètres d'altitude de México, et à la pollution automobile que j'ai repérée en arrivant quand nous survolions la ville, brume épaisse qui flotte en permanence sur l'horizon. Pendant la nuit, j'entends la musique des karaoké du quartier, les sirènes de la police et les cris et chants divers qui ne veulent pas s'arrêter, musique et activité nuit et jour, comme si à México personne ne dormait jamais.