Au moment où l'avion va se poser, alors que je peux déjà compter les brins d'herbe autour de la piste, soudain le Boeing 747 se cabre dans un grand rugissement, le sol mexicain s'éloigne et nous repartons vers le ciel (*).

J'ai rarement peur en avion donc je reste calme mais dans la cabine il y a d'un coup un grand silence, tout le monde s'est tu, je regarde ma voisine, une religieuse de Madagascar, je lui souris, elle semble inquiète. Le commandant de bord annonce alors en français qu'il a dû remettre les gaz "à cause d'un autre avion qui encombrait la piste".

L'aéroport Benito Juárez est situé en pleine ville, à cinq kilomètres de la place centrale, le Zócalo. Lors de l'approche nous avons déjà survolé les habitations, mais cette fois l'avion fait littéralement du rase-mottes au dessus des quartiers populaires, je n'avais jamais vu ça, je pensais que ce n'était pas autorisé, voler si bas, en pleine ville, au dessus de centaines de milliers d'habitants. Le sol est recouvert de petites maisons récentes, identiques, carrées, de plain pied et inachevées, avec sur le toit les armatures métalliques qui dépassent pour préparer l'ajout du premier étage, ou parfois du deuxième étage, le jour où les propriétaires auront assez d'argent pour le faire. Les maisons n'ont pas de toitures, que des terrasses qui sont les futurs planchers du futur étage, et quelques couleurs, mais surtout du gris, avec cet empilement incroyable. On dirait que les mexicains ont trouvé comment mettre dix habitations là où une seule peut tenir, pas d'avenues, à peine des ruelles, des petites maisons carrées bâties partout, à perte de vue jusqu'à l'horizon et également sur le flanc des petites collines, c'est très beau, on dirait un lac solidifié qui grimpe sur la montagne. L'avion continue de tourner une bonne vingtaine de minutes au-dessus de México, toujours à basse altitude, puis enfin il se pose.

Dans l'aéroport, alors que tous les passagers attendent devant le tourniquet des valises, deux femmes policières arrivent, l'une tient en laisse un berger allemand menaçant, elle le fait monter sur le tapis roulant et renifler toutes les valises une par une, à la recherche de drogue. Le chien est énervé, il piétine les bagages, cela dure une dizaine de minutes puis les policières repartent au pas de course. Le passage par l'immigration se passe sans difficultés et à la douane on me demande simplement de confirmer que je n'ai rien à déclarer en appuyant sur un bouton.

À peine sorti du hall je trouve un taxi qui me charge aussitôt et démarre dans un crissement de pneus. On m'avait parlé des embouteillages monstres de México DF, le Distrito Federal, la capitale du Mexique et deuxième ville la plus peuplée du monde après Tokyo, 23 millions d'habitants, donc je pensais que malgré la proximité de l'aéroport j'allais en avoir pour une bonne heure de trajet jusqu'à l'hyper-centre, mais finalement la rocade de l'autoroute puis les avenues de la ville sont vides, on est un jour férié. Et surtout, le chauffeur de taxi, qui m'avait semblé un homme calme et raisonnable, et qui possède un véhicule d'une compagnie officielle, moderne et propre, roule à grande vitesse, et en slalomant entre les autres véhicules, qui d'ailleurs font pareil, et sans jamais mettre de clignotant. J'ai l'impression de me retrouver dans un jeu vidéo de course automobile, une sorte de "Need for Speed", mais bien réel. Probablement en raison de la fatigue du voyage, une nouvelle fois je n'ai pas peur, je suis seulement surpris.

Le jour est en train de se coucher mais j'aperçois quelques vues fugitives de México, beaucoup de constructions récentes, et un peu partout des palmiers, grands, petits, maigres ou fournis, on est ici près des tropiques, et en effet alors que j'ai quitté Bordeaux sous le froid et la pluie, ici l'air est doux, ni chaud ni frais, une sorte de soir d'été avec un vent léger. Vingt minutes après avoir quitté l'aéroport le chauffeur stoppe devant l'hôtel et sort du coffre ma valise, que vient immédiatement chercher un concierge.

Hôtel parfait, grand service, extrême amabilité, ils parlent anglais et même un peu français. Le lieu me plait, la ville me plait. Il est quatre heures du matin heure française, vingt-et une heure ici, je vais dîner au restaurant de l'hôtel. Tacos, café, coucher, je suis heureux d'être arrivé jusqu'ici, en Amérique.

 

(*) Ce texte est le journal d'un voyage effectué au Mexique en mai 2013 dans le cadre du programme "Soutien à la mobilité internationale des artistes et des créateurs professionnels" de la région Aquitaine.