Un petit conte inédit écrit il y a exactement dix ans, en étrange résonance avec le livre sur lequel je travaille actuellement :

« Elle s’envola vers la Lune. Elle partit se réfugier sur l’astre le plus proche, cet endroit calme, désertique et très beau. Sur Terre, lorsque la Lune était pleine, le matin et en fin d’après-midi, on voyait son disque se détacher sur le ciel. À l’œil nu, on distinguait sur sa surface ces cratères et ces plaines que les terriens appelaient des "mers". Elle habitait seule dans un grand palais au milieu d’une telle mer. De là, elle voyait tout ce qui se passait sur la Terre. Elle voyait surtout la dernière demeure de son amoureux, tout en bas, et elle pleurait. Il lui manquait.

Ils s’étaient rencontrés au bord d’une rivière et ils s’étaient tout de suite plus. Mais un an après, son amoureux était tombé très malade. Pour qu’il ne meure pas, elle avait été jusqu’en Chine pour en ramener une pilule qui donnait l’immortalité. Sur la route du retour, un messager était venu lui apprendre qu’il était trop tard et que son amoureux était mort. Elle, par désespoir, avait avalé la pilule d’immortalité. La pilule l’avait fait disparaître et monter au Ciel d’où elle avait gagné la Lune.

On avait déposé le corps de son amoureux en terre et on l’avait enfermé sous une grande pierre tombale, au milieu d’un cimetière qu’elle pouvait voir depuis la Lune. La jeune fille pleurait son amoureux perdu. Mais pour rien au monde elle n’aurait voulu mourir à son tour, car une fois morte elle aurait résidé dans le néant, d’où elle n’aurait pas pu revoir encore en pensée le beau visage de son homme comme elle le voyait ici depuis son palais lunaire. Lorsqu’elle s’asseyait sur un des rochers poussiéreux et regardait la petite planète bleue et blanche, elle entendait encore sa voix et les sages paroles qu’il disait chaque fois qu’il parlait. Souvent, elle voyait des mortels qui tout en bas sur la Terre regardaient vers la Lune comme s’ils avaient su qu’elle était là. Comme eux, elle regrettait le temps ancien : jadis, elle était avec son amoureux. Un temps si court, à peine une année, trois cents jours et trois cents nuits qu’ils avaient vécu ensemble elle et lui.

Bien qu’elle fut triste comme la cendre, sa beauté n’avait pas faibli, et depuis qu’elle s’était installée dans son palais jamais la Lune n’avait eu un tel éclat, dégageant une lumière chaude, argentée et presque moirée, qui intriguait beaucoup les astronomes de la Terre. »

2004

(Photo : premier quartier de Lune au-dessus de l'église Santa Maria dei Miracoli, Venise)