Aujourd'hui je prends l'avion, je quitte le Japon (*). Tout ce qui m'entoure est en train de disparaître progressivement. Quand je sors de la Maison Franco-Japonaise très tôt, quand j'avance sur le trottoir précédé de ma haute valise qui roule presque toute seule, j'ai l'impression que les paysages du quartier d'Ebisu me fuient, qu'ils se détournent de moi, s'estompent comme s'ils s'évaporaient, je ne les vois déjà plus, je suis ailleurs, concentré sur le trajet jusqu'à l'aéroport, et ensuite l'enregistrement du bagage, le contrôle de sécurité et l'embarquement.

Je suis presqu'aussi triste de partir d'ici que quand je repars de Venise, la sensation d'être abandonné par ce qu'on a de plus cher, de prendre le risque irresponsable de ne jamais revoir ce lieu où on est heureux, les lieux où on peut vivre heureux sont si rares, pour moi ce sont les villes immenses, ou bien les villes de grand passage, les ports célèbres, Barcelone, Lisbonne, Venise. Quant aux métropoles les plus peuplées du globe, par ordre décroissant, Tokyo, Mexico, Séoul, New York, j'irai les visiter une par une, mais je me demande si ma préférée ne restera pas toujours la plus vaste d'entre elles, la nouvelle capitale impériale du Japon, 東京.

Je gagne la gare d'Ebisu, je descends sur le quai à demi-enterré, à demi à l'air libre, ligne Yamanote, couleur verte, une de mes lignes préférées, dont le tracé forme un cœur tout autour de Tokyo, une ligne qui tourne en boucle sans jamais s'arrêter. Direction Tokyo Station. Sur toutes les rames, il y a une publicité pour une boisson énergisante, affichée en triptyque : sur le premier panneau, on voit un flacon, sur le deuxième un homme boit le flacon, sur le troisième on voit l'homme qui rugit. C'est à la fois choquant de voir une publicité envisager les êtres humains comme des machines qui ont besoin d'un carburant, et en même temps je me suis retrouvé tellement de fois épuisé ici, bien plus souvent qu'à Paris, que je comprends le besoin d'absorber des boissons vitaminées. Tokyo épuise les corps, c'est une ville mobile, hyper rapide, étourdissante précisément en raison de sa parfaite organisation qui permet d'en faire plus, d'aller plus loin, d'utiliser son temps et son énergie sans compter, mais jusqu'à l'épuisement.

Vingt minutes de trajet et je suis à la gare de Tokyo. Il me faut descendre dans les tréfonds chercher le Narita Express, le NEX. Escaliers roulants sur escaliers roulants, beaucoup de monde, Tokyo Station est toujours en ébullition, c'est un immense carrefour, dans les halls tout le monde coure en diagonale, croisements, brassages, beaucoup de touristes occidentaux poussant leurs grosses valises verticales, perdus comme je l'étais le matin de mon arrivée en provenance de Narita. Au bout de quatre ou cinq séries d'escaliers plongeants, j'arrive enfin sur le quai, dans les sous-sols, un quai que je connais bien, c'est ici que passe la ligne Yokosuka qui mène à Ofuna et Kamakura, je l'ai prise au moins cinq fois de suite, mais cette fois hélas je vais dans l'autre sens, je pars plein Est, vers l'aéroport à soixante kilomètres de Tokyo.

Le Narita Express est un train ultra-moderne dont le design a été particulièrement soigné, comme tous les trains japonais, réputés les plus beaux trains du monde. L'avant du NEX ressemble à un robot du film "Transformers", un magnifique jouet pour adultes. En quarante-cinq minutes on rejoint l'aéroport.

Je regarde Tokyo défiler, les grands buildings, les petits immeubles et les maisons basses indistinctement mélangés, je regrette tellement de devoir partir, je pense à mon retour ici, sans visa j'ai le droit de rester 3 mois par an, je peux revenir dès 2013 si je veux, ce n'était qu'une première visite, une simple découverte du Japon. j'aperçois un moment le Sky Tree entre les immeubles, puis le NEX accélère mais les constructions se succèdent encore sans interruption jusqu'à Chiba et la proximité de Narita. On ne passe au milieu de la campagne, entre des collines, que durant une dizaine de minutes et déjà le train plonge sous terre et c'est l'aéroport.

Au bout du quai, après un long couloir, et au milieu des passagers presqu'exclusivement occidentaux du NEX, j'arrive à un goulet d'étranglement : des portiques gardés par des policiers en tenue anti-émeute et portant un long bambou de combat à la main. En dehors d'une fois sur le quai de la station Ryogoku, c'est la première fois que je vois des policiers japonais menaçants, alors qu'en France on voit patrouiller partout des CRS souvent accompagnés de militaires en treillis avec fusil en bandoulière. Les policiers japonais sont accompagnés de contrôleurs qui vérifient les billets des voyageurs et les passeports un par un, je suppose que des groupes de jeunes anglo-saxons ont créé des problèmes quelques heures ou quelques jours avant, j'en ai aperçus dans les lieux touristiques, des bandes d'occidentaux paumés dont je me demandais ce qu'ils venaient faire au Japon.

Il faut encore monter une demi douzaine d'étages par les escaliers mécaniques et enfin c'est le hall de l'aéroport. De charmantes hôtesses japonaises me proposent de faire l'enregistrement : il suffit de passer mon passeport sous la borne pour que mon nom soit identifié et mon billet automatiquement imprimé. Je fais enregistrer ma valise, on me permet de garder le parapluie japonais en cabine. Contrôle de sécurité assez aimable (bien plus qu'en France, très légèrement moins qu'en Angleterre), c'est OK pour le parapluie en cabine. Attente dans la salle d'embarquement, puis embarquement, voilà c'est fini, je quitte le Japon, au moins pour cette fois.

L'avion décolle, je suis placé à côté d'un hublot. Dix minutes après que nous ayons quitté le sol, en regardant le ciel, soudain je vois se détacher sur l'azur, émergeant de la mer de nuages, un petit cône blanc très pointu. L'aéroport de Narita est situé à l'Est de Tokyo et je crois me souvenir que l'avion suit une route très au nord, pour pouvoir faire le tour de la terre à l'endroit le plus court, autour du Pôle nord, et donc ce ne peut pas être ça, je ne vois pas ce que je crois voir, il aurait fallu que l'avion prenne une route plus au sud, et pourtant, quelle montagne ce pourrait être ? Le soir, à l'arrivée, j'étudierai les cartes des plus hauts sommets du Japon situés au nord de l'archipel, et je n'en trouverai pas un seul qui puisse correspondre, de sorte que je continue de croire que la dernière image que j'ai vu du Japon, à la fin de mon premier voyage, a été le Mont Fuji.

(*) Ce texte est le journal d'un voyage effectué en 2012 dans le cadre du programme "Missions Stendhal" de l'Institut français.