Pour mes deux derniers jours à Tokyo, je loge dans une chambre de la Maison Franco-Japonaise, quartier Ebisu. Ebisu est le dieu japonais des pêcheurs, des marchands et de la prospérité. Près de la gare, une statue de bronze le représente assis en tailleur, hilare, bien en chair, un grand poisson à la main.

Je suis passé à la Maison Franco-Japonaise la semaine précédente pour confirmer la réservation, et j'ai dû chercher un peu avant de trouver où se situait l'immeuble. Maintenant je connais la route : le plus simple est de sortir à la station Ebisu puis de prendre le Yebisu Sky Walk, un très long tapis roulant couvert avec vitres en l'air qui permettent de voir le ciel, et tout au bout sortir à gauche et ensuite toujours tout droit jusqu'au carrefour. La Maison Franco-Japonaise contient une grande bibliothèque, organise des colloques et propose des chambres pour les hébergements, elle est occupe tout un immeuble moderne en verre et en béton à l'angle d'un petit carrefour.

J'arrive tôt, vers 10h, j'imagine que la chambre ne sera pas encore prête, que je ne pourrai pas obtenir la clé. Mais si. Je me présente à l'accueil, une pièce derrière un comptoir en entrant à gauche, est assis là un gardien japonais, une sorte de préposé à la sécurité, en uniforme de vigile, un homme assez jeune et qui me semble plus costaud que la moyenne, très rapide et presque frénétique. Il m'est tout de suite sympathique, je le trouve doué de sens comique dans l'acception la plus noble du terme, un Charlie Chaplin, un Buster Keaton, il me fait penser à ces personnages secondaires comiques dans les dessins animés japonais. Il se met immédiatement en dix pour moi, il connaît mon nom, il le prononce avec son accent japonais, c'est très beau, il a ma clé, sixième étage, tout est prêt.

Je veux lui poser une question sur l'heure à laquelle je peux partir demain matin, mon avion décolle tôt. Mais il ne parle pas du tout anglais. Il ouvre de grands yeux, il rit, toujours aussi précipité dans ses gestes il me fait signe d'attendre, il va chercher quelque chose, je vois qu'il fouille sur un bureau en grand désordre au milieu de la pièce, il l'a perdu, il marmonne, il souffle, il semble dépassé, je lui dit : it's ok, no problem. Enfin il retrouve l'objet : son traducteur informatique de poche, il me le tend, je tape sur le mini clavier les mots en anglais, l'équivalent en japonais s'affiche en temps réel, je lui rends son appareil, il lit, il rit, il a compris. Il me montre l'horloge, je comprend qu'il dort là, je me demande s'il vit ici toute la semaine, dans cette petite pièce. Il me fait signe d'attendre, il sort de son guichet, fait le tour et me rejoint, me montre comment débloquer seul depuis l'intérieur le loquet de la porte vitrée qui permet de sortir de l'immeuble. Tout est prévu, tout est facile, il rit encore, me salue très bas, je l'imite. Merci, merci, merci.

La chambre est petite, rudimentaire, bruyante, mal climatisée (trop froid ou ou trop chaud, impossible à régler), mais la vue, oui, la vue sur la ville est vraiment superbe ! La baie vitrée descend jusqu'au sol, à mes pieds j'ai le carrefour, le jardin d'Ebisu et l'immeuble Sapporo qui abrite un Musée de la bière (Sapporo est une ville mais aussi une célèbre marque de bière japonaise) et plus loin tout l'ouest de Tokyo.

L'après-midi je vais acheter quelques cadeaux pour la famille et les amis, tout près, au centre commercial Ebisu, couplé à la gare. Comme il pleut je pense à acheter un des extraordinaires parapluies japonais en plastique blanc, vendus 500 yens (5 euros) dans toutes le supérettes, parce que je veux essayer de le ramener en France, si la sécurité de l'aéroport me laisse l'embarquer en cabine. Mais après l'avoir payé, et comme le caissier de la supérette veut me le déballer, parce qu'il estime que c'est à lui de le faire et non pas au client, j'ai les plus grandes difficultés à le convaincre, dans mon mauvais anglais qu'il ne comprend pas, que je veux ressortir tête nue sous la pluie battante pour ne pas abimer l'emballage original du parapluie et pouvoir l'embarquer comme ça en avion, et le caissier me prend pour un fou, un étranger et un fou.

C'est encore la grande pluie de Tokyo, giboulées d'avril, comme en France finalement. C'est mon dernier jour, mes dernières heures dans la capitale impériale du Japon. J'aurais aimé un temps magnifique et chaud, pouvoir encore marcher dans les jardins au soleil, mais ce sera pour le prochain voyage.

Le soir dans la chambre, il se passe quelque chose de curieux, je suis assis à mon bureau, j'écris ces notes, je sens soudain le sol glisser imperceptiblement, comme si j'étais sur un gigantesque bateau qui gîtait, mais très très légèrement. Puis plus rien. J'ai eu l'impression que le plancher se renversait, ce n'était pas moi, ce n'était pas un vertige, c'était extérieur, c'était l'immeuble, les fondations, le sol de la ville. Immédiatement je pense à un séisme de très faible intensité, et je vais consulter le site anglais de surveillance en temps réel du Japon, mais non, rien. C'était une illusion, le sol n'a pas tremblé du tout pendant mon séjour, tant mieux pour la sécurité, tant pis pour ma curiosité.