J'ai un rendez-vous à dix heures du matin à Kita-Kamakura, je dois partir de l'appartement à 8h30 et aller prendre à nouveau la ligne Yokosuka (ligne bleu) dont je commence à bien connaître, le trajet, le paysage urbain et industriel, les arrêts, les accélérations, les annonces des stations en japonais puis en anglais par la délicieuse et invisible voix féminine de la rame, Shimbashi, Shinagawa, Nishi-Oi, Musashi-Kosugi, Shin-Kawasaki, etc.

Un japonais francophone avec lequel j'ai un ami commun est venu m'accueillir, il va me faire visiter la maison traditionnelle japonaise qu'il occupe à Kamakura. Auparavant il veut me montrer le paysage. Je le suis qui escale les collines situées de l'autre côté de la gare, à l'opposé du temple Engaku-ji. J'admire les immenses bambous qui montent de la clairière en bas, j'ai noté que beaucoup de barrières, de portails de maisons modernes étaient faits en bambou, ici c'est le bois courant, troncs immenses et fins, souples comme des élastiques et pourtant solides comme l'acier.

Finalement on arrive au sommet des collines, je lui montre un panneau en anglais qui signale que par temps clair au loin on peut voir le Mont Fuji. Il l'ignorait. Nous vérifions, et en effet, c'est extraordinaire, au-dessus des arbres et entre les nuages on distingue parfaitement un cône immaculé, la plus célèbre montagne du monde est là. Je suis heureux, j'aurai vu ce sommet enneigé, la demeure des dieux. On redescend de l'autre côté de la colline, on passe dans des tunnels naturels, des sortes de raccourcis. Soudain, on débouche sur une clairière et une grotte, mon hôte m'explique que cette grotte est le sanctuaire de la déesse Benten, qu'on vient y laver son argent pour le démultiplier. Je lui demande : pour le faire pousser ? oui, en quelque sorte.

Toujours à pied, on gagne le centre de Kamakura. Je vois à nouveau les panneaux plantés dans chaque rue, la hauteur précise de l'endroit par rapport au niveau de la mer pour savoir immédiatement, au cas où les sirènes d'alerte tsunamis retentiraient, si on en sécurité ou si on doit fuir vers une zone plus élevée, et je pense à nouveau à l'année dernière, le grand séisme du Tohoku, dans le nord, les 20.000 morts. Le raz-de-marée de 2011 a mis 10 minutes à atteindre les côtes, il était d'une hauteur de 15 mètres. Je regarde sur le panneau à quelle hauteur nous nous trouvons, dans cette rue pleine de gens où nous marchons : 6,1 mètres au-dessus du niveau de la mer. Si une alerte se déclenchait, si un tremblement de terre avait lieu au large à ce moment précis, nous aurions moins de dix minutes pour refaire l'escalade de la colline qui nous a pris tout à l'heure une grosse demi-heure, et je ne suis même pas certain que cette colline fasse plus de 15 mètres de haut.

Mon hôte arrête un taxi pour que nous rejoignions plus facilement sa maison, un peu à l'écart du centre. Kamakura est une sorte de station balnéaire étendue, avec des petites rues parfois tarabiscotées et le taxi se retrouve pris dans un long embouteillage, je n'en ai presque pas vu à Tokyo et voilà que c'est à Kamakura que je découvre les encombrements automobiles japonais. Enfin nous arrivons et il me fait visiter sa maison traditionnelle, en bois, avec de grandes pièces de tatamis, fermées par des portes coulissantes et qui laissent voir, par des baies vitrées, les collines alentour, les pins, le jardin.

Nous mangeons assis autour de la table des bentos qu'il a achetés pour moi. Je découvre que le wasabi est une racine qu'il faut râper. Nous parlons beaucoup politique et vie culturelle, situation économique également. Il m'explique ce qu'il voit comme défauts chez ses compatriotes japonais, me dit qu'il admire les français, je lui dis que les français ont des milliers de défauts, j'en énumère quelques uns (paresseux, râleurs, jaloux, violents), je lui explique pourquoi j'admire autant les japonais, leur ardeur, leur bravoure, leur générosité, leur patience. Mon hôte a étudié longuement en France, il parle avec très peu d'accent, et dans une grammaire parfaite. Je suis tout aussi surpris de le voir critiquer les japonais que lui de me voir critiquer les français et nous nous écoutons tout du long avec une extrême attention. 

Ensuite mon hôte me fait découvrir la cérémonie du thé. Il m'explique, il m'apprend. Beaucoup de silence, de gestes et d'objets qui me sont inconnus. Je pense soudain à une dégustation de vins de bordeaux pour un japonais qui n'aurait jamais bu de vin français, les grands verres tulipe, le mutisme, la gravité, la solitude de chacun quand il regarde, renifle, fait tourner dans le palais puis avale le vin, le silence qui précède la reprise de parole pour juger le vin, tout cela incompréhensible pour un non-européen et pourtant si évident pour le français, surtout le bordelais.

Je quitte mon hôte en milieu d'après-midi, je dois finir ma valise, demain matin je laisse l'appartement, je change de lieu. Retour par la ligne Yokosuka où je suis abordé par un japonais bizarre, la cinquantaine, qui me demande d'où je viens, puis me dit que lui est né au Japon mais est maintenant devenu américain et vit à Chicago, je m'en doutais, les japonais n'adressent pas la parole comme ça à un inconnu, il sont trop respectueux d'autrui. L'américain devient agaçant, il me pose encore des questions, me demande quel est mon métier, je lui dis que j'écris des livres, il me dit que lui aussi, des livres de management, de coaching, il me demande combien j'ai publié de livres, je lui réponds quatre, il rit, se moque de moi, me dit qu'il en a écrit soixante. Il répète le nombre en parlant fort, toute la rame nous regarde. Enfin Tokyo Station arrive et je sors à toute vitesse pour le semer, première fois où j'aurai été importuné, et par un touriste finalement, un américain. Je me fonds à nouveau parmi les vrais japonais qui rentrent du travail, discrets, rapides, précis, respectueux, et également ouverts, disponibles, curieux, j'en ai fait cent fois l'expérience depuis que je suis au Japon, les gens les plus accueillants qui soient.