Je vais à nouveau visiter le quartier Asakusa, plus précisément le temple Senso-ji. La première fois que j'étais venu il pleuvait, aujourd'hui le temps est superbe, ciel dégagé, douceur de l'air. En arrivant, je suis bloqué par la foule, grande cohue, impossible d'avancer dans l'allée, et je comprends quand j'approche enfin : ici aussi il y a des cerisiers, et à présent ils sont en fleurs, blancs, cotonneux, éclatants sur le ciel sans nuage. On est aujourd'hui samedi, c'est un jour de congé, les gens sont venus en famille, et il y a aussi beaucoup de touristes occidentaux.

Les bâtiments du temple paraissent à présent tout neuf sous la clarté printanière, leur couleur rouge se détache sur le bleu du ciel, on a l'impression que la réalité s'est mise à imiter la grande peinture. Je tourne autour de la Porte de la salle aux trésors, puis au pied de la grande pagode, resplendissante et presque fière, cinq étages empilés et leurs toits recourbés comme des écuelles sous le ciel. Je vais et viens, puis je me mets à suivre un petit mouvement de visiteurs qui semblent aller sur la droite, des gens qui sortent un à un du temple et gagnent les rues adjacentes, puis continuent droit devant, vers un endroit que je veux à mon tour découvrir. Beaucoup de femmes sont en habits traditionnels, au bras de leurs maris en costumes occidentaux. Je marche sur leurs traces.

Un moment je passe devant un magasin d'appareils photos incroyables, toute une vitrine d'anciens Rolleiflex, il y en a des dizaines, peut-être une centaine, des boîtiers de plusieurs types, quelques compacts et surtout de grands 6 x 6 à deux objectifs, ces appareils que l'on tient dans ses paumes comme une urne lorsqu'on prend la photo. Les prix affichés, pour des appareils d'occasion, sont très élevés, bien trop chers pour moi, c'est dommage, ces objets me paraissaient très beaux, ils étaient certes de marque allemande mais il est logique que ce soient les japonais, grands connaisseurs des objets et de la photographie, qui aujourd'hui les préservent et les revendent comme les nouvelles antiquités du XXIIe siècle qui ici a déjà commencé.

Au bout de cinq minutes de trajet et après avoir traversé une avenue, je comprends où allaient tous ces gens : la rivière, ses berges, le Sky Tree. On débouche sur Sumida Park, une grande ballade le long de la Sumida, et plantée de cerisiers en fleurs tout du long. En face, sur l'autre rive, des cerisiers blancs identiques, et au-dessus, immense, gracieuse dans sa robe métallique, la nouvelle tour Eiffel : la toute jeune tour de Tokyo, le Sky Tree. Il n'y a pas trop de monde, j'en profite, je vais m'accouder à la rambarde devant la Sumida, j'admire la rivière, les cerisiers, la tour. Je marche ensuite le long de l'eau et sous les arbres en fleurs, puis je repars, je reviens vers la station de métro et je change de quartier. Asakusabashi, ligne Chuo-Sobu, changement à Akihabara pour la ligne Yamanote jusqu'à Ueno.

Cette fois je veux visiter le Tokyo National Museum dont quelqu'un m'a dit la veille que c'était là que je verrais les plus belles œuvres du Japon traditionnel. Après la gare il faut marcher un petit moment le long du parc Ueno sans y entrer. Je passe devant un étrange monument : une fusée fixée sur un chariot, le texte anglais du panneau indique "rocket" sans plus de détails. J'apprends le soir qu'il s'agit de la fusée Lambda, une fusée expérimentale que le Japon a testé dans les années 1960 pour lancer ses satellites, sans doute l'équivalent de cette fusée française Diamant que nous avions chez nous. Très fine, très longue, très belle, corps argenté avec plusieurs petits ailerons rouges. Plus loin je passe à quelques mètres d'une baleine bleue, une sculpture grandeur nature, couleur bleu marine, d'un cétacé, la tête plongeant vers le sol, la queue battant le ciel, impressionnante, c'est l'entrée du Musée de la nature et des sciences de Tokyo.

Enfin j'atteins le Tokyo National Museum. C'est le premier vrai musée que je visite au Japon. Tout y est de ce que je voulais voir, je suis comblé. Les statues bouddhiques, en bois, puis en bronze. Les boîtes d'écriture en laque décorée (Maki-e), contenant la plume et la bouteille d'encre. Les estampes d'Hiroshige, les paravents couverts d'oiseaux. Les sabres, les katanas parfaits dès les premiers siècles, maîtrise secrète des aciers. Les armures de samouraïs, qui recouvrent tout le corps, y compris la partie inférieure du visage, et qui, présentées assises, paraissent encore contenir le guerrier lui-même, comme une momie invisible. Et aussi un extraordinaire casque à feuilles d'iris du XVIIe siècle. Je me verrais bien avec un tel casque, en repartant du Tokyo National Museum je m'imagine le porter dorénavant secrètement, invisible sur ma tête, qui me relie au ciel par mille rayons et me protège de tout.