En attendant un rendez-vous à l'heure du déjeuner, je vais marcher dans Kagurazaka, sur les hauteurs à l'ouest de mon appartement. Le temps est étrange, une température très douce mais un ciel couvert, très sombre, comme si à nouveau le printemps était freiné, empêché par une énorme main invisible.

J'ai eu une discussion il y a quelques jours avec quelqu'un qui m'a expliqué que certains prétendent que la météo n'est plus la même depuis mars 2011. Il souriait et pourtant il ne plaisantait pas totalement en disant ça. La question de la contamination radioactive parait taboue ici, les gens y pensent peut-être mais ils n'en parlent jamais. Moi-même j'ai chassé cette question de mon esprit, à l'appartement je bois l'eau du robinet, et je mange du poisson, des fruits de mer, des légumes dont je ne peux identifier la provenance parce que je ne lis pas le japonais. Je fais comme si Tokyo n'était pas à 200 km de Fukushima, je me laisse convaincre par les affirmations rassurantes du gouvernement japonais et celles identiques du Ministère des affaires étrangères français. C'est ici que j'aime vivre, au Japon avec les japonais, et peu importe le reste. N'en parler jamais, n'y penser jamais.

Dans Kagurazaka on croise beaucoup d'occidentaux, mais pas des touristes mais des gens qui travaillent, qui marchent à pas rapides, sans doute beaucoup de français puisque c'est leur quartier, ils sont expatriés, en me promenant là d'un coup je deviens moi aussi un résident japonais, un gaijin installé, un étranger qui s'intègre au pays. Je parcoure les rues perpendiculaires puis je reviens dans la grande rue principale, Waseda dori. On trouve là des boutiques de souvenirs et des restaurants, et aussi toutes les succursales des marques américaines de fast-food et de café, ou des marques françaises de viennoiseries et casse-croutes, et aussi une salle de jeux, des agences immobilières, c'est une rue suractive dont les trottoirs débordent souvent de piétons qui empiètent sur la chaussée en sens unique. On dirait la grande rue d'une ville française de taille moyenne, mais transportée en Asie et au XXIIe siècle.

Je retrouve mon rendez-vous et nous déjeunons dans un petit restaurant au milieu de la rue. À l'extérieur, le menu est affiché en japonais et en français. Comme dans tous les restaurants que j'ai fréquenté à Tokyo, c'est exceptionnellement raffiné, probablement au-dessus de leur équivalent français. Je choisis le plat du jour et il est à 10 €. Les japonais mangent peu chez eux, y compris le soir, aussi les restaurants ou les comptoirs pour manger rapidement sont d'un prix abordable

L'après-midi, je décide d'aller visiter le parc Ueno. En arrivant à la station de JR d'Iidabashi, je vois que les cerisiers sont au maximum de leur floraison, tout du long du canal, sur des kilomètres les arbres sont blancs. Les passants s'arrêtent pour faire des photos et admirer encore les arbres, et c'est vrai qu'on ne s'en lasse pas, difficile de détacher son regard du spectacle. Ce devrait être encore beau au parc Ueno.

Train JR, ligne Chuo-Sobu (couleur jaune), changement à Akihabara pour la ligne Yamanote (couleur verte) jusqu'à la gare d'Ueno. C'est une assez grosse gare, en arrivant je suis surpris par les centaines de personnes qui arrivent de partout et semblent tous se diriger vers la même sortie que moi. Je ne me suis jamais retrouvé dans une telle foule japonaise et malgré tout il n'y a pas de bousculade, les gens sont canalisés par des préposés en uniformes et quelques policiers. Je sors enfin et je suis la foule qui traverse l'avenue devant la gare, la circulation des voitures est régulée par des policiers en gilets fluorescents qui font traverser les piétons. Tout le monde se rend dans le parc. J'ai compris, ils font la même chose que moi, ils viennent voir la floraison. Ueno est un des principaux lieux de Tokyo où on peut admirer les cerisiers.

J'assiste au hanami, la fête des fleurs. Partout dans le parc, sur le sol sous les cerisiers, ont été disposées des bâches bleues et les gens sont assis là à pique-niquer. Des lampions oranges et blancs ont été suspendus d'un arbre à l'autre. Le tout est assez anarchique, très spontané, les gens parlent fort, rient, chantent. C'est vraiment la fête.

Les grandes allées du parc sont plantées d'arbres des deux côtés, et une sorte de dôme blanc de fleurs se forme au dessus du chemin, on avance réellement sous un toit de fleurs blanches, une pergola naturelle, c'est absolument merveilleux. L'allée principale est noire de monde, on progresse difficilement, tout le monde regarde en hauteur, je vois quelques touristes anglo-saxons qui paraissent très désorientés. Les fleurs sont ouvertes à leur maximum, avec le vent certaines commencent à tomber, cela fait soudain une pluie lumineuse, une neige de printemps, c'est tout simplement fantastique à vivre. Même venu seul, je participe à la fête.