Tout près de mon appartement, de l'autre côté de la rocade, quartier Bunkyo, il y a un jardin dans lequel je ne suis jamais entré. J'ai voulu y aller récemment mais c'était son jour de fermeture. En compulsant un guide je découvre que c'est un des plus célèbres jardins de Tokyo, depuis trois semaines il était à ma porte, à cinq minutes de marche, et je n'en savais rien : c'est Koishikawa Korakuen. J'apprends aussi que Korakuen signifie le "jardin de la réjouissance intérieure".

Dès l'entrée, je suis comme assommé par les cerisiers. Leur floraison est optimale, les visiteurs, tous japonais, les entourent comme s'ils voulaient les étreindre. Ils tendent les appareils photos à bout de bras, comme des offrandes. Tout le monde photographie, certains utilisent des appareils énormes, très perfectionnés, parfois avec un petit trépied qu'ils déplient pour être certain que la photo ne sera pas bougée. Moi aussi je prends mes photos, j'imite les tokyoïtes, je garde une trace de ce spectacle incroyable. Je passe et je repasse sous les branches, je les frôle, je voudrais que les fleurs me caressent le visage. La profusion des fleurs est indescriptible, on dirait qu'elle naissent et renaissent sans arrêt, qu'elles apparaissent instantanément sous les yeux où que ces yeux se portent, qu'elles se multiplient comme des pains miraculeux, comme des petits poissons, comme la goutte d'encre versée dans un verre d'eau.

Le blanc, le rose, les branches lourdes et souples à la fois, qui se détachent sur le ciel bleu, et tout autour les parterres, puis les pièces d'eau, les carpes koï, moins nombreuses qu'à Kiyosumi Teien, mais apparemment toutes de variété kohaku, avec le corps orange et blanc, et en arrière de la pièce d'eau, un pont de bois de couleur écarlate, la profusion parait sans fin. J'ai l'impression de ne pas parvenir à tout voir à la fois, de ne regarder, respirer, ou entendre qu'avec un seul œil, une seule narine ou une seule oreille, de passer à côté des neuf dixièmes de ce jardin tellement il est riche et tellement je ne m'attendais pas à ça.

L'endroit est immense et composé de plusieurs paysages, plaine, montagne, rivage, forêt, clarté et obscurité. Je suis venu ici par curiosité, pour visiter ce jardin rapidement, en une demi-heure ou une heure et je me retrouve pris dans le parcours des chemins, impossible de s'arrêter, il faut continuer la progression, alors je marche, je découvre, j'apprends. Je comprends que je suis en train de changer. C'est exactement la phrase que j'ai écrite en conclusion d'une lettre que j'ai envoyé à mon éditeur quelques jours après mon arrivée à Tokyo : "J'apprends beaucoup."

Il faut parfois avancer plus lentement, poser ses pieds avec précaution sur les pierres qui pavent le chemin, sur les rondins qui dessinent les marches des escaliers, sur le bois poli des ponts, et escalader, tourner le long des barrières de bambous, ne pas glisser au bord des plans d'eau, la promenade dans le jardin Korakuen nécessite une grande attention, je marche en silence, je visite un à un tous les paysages. Ces paysages sont les saisons de l'année et sans doute aussi les périodes de la vie, naissance, adolescence, maturité, vieillesse. Après très longtemps, peut-être deux heures, je ne sais pas, je ressors du jardin.

Je repars par Bunkyo et j'arrive au Tokyo Dôme, une sorte de salle de spectacle circulaire. En voulant contourner le bâtiment, je réalise qu'il est immense. Tout autour sont assis sur le sol des milliers de jeunes, ils attendent pour assister à un concert, je suppose, ou pour acheter des billets en prévision d'un futur spectacle. Ou bien une émission de télévision, ou bien un match d'un sport quelconque. Je songe une demi-seconde que je viens de passer d'un jardin traditionnel à un bâtiment futuriste, qu'il y a un incroyable contraste, mais aussitôt je me reprends : c'est pareil dans chaque pays et dans chaque ville, les lieux, les populations, se côtoient, se mélangent, sans raison, et peu importe que je n'ai presque vu aucun jeune dans le jardin, moi non plus en France je n'allais pas visiter Versailles quand j'avais seize ans, je traînais dans les concerts ou les salles de jeux. Les jeunes japonais se sont promenés dans les jardins avec leurs parents quand ils étaient enfants, ils y retourneront avec leurs enfants, ou plus tard quand ils seront vieillards. Il n'y a pas plus de choc entre la tradition et la modernité au Japon que dans n'importe quel pays moderne et dans n'importe quelle journée de n'importe quel individu.

En revenant par les petites rues, je retrouve le long des rues les fils électriques et les pylônes avec leurs transformateurs intégrés. Je ne sais plus qui m'a dit que les lignes n'étaient pas enterrées à cause des tremblements de terre, je ne sais pas si c'est vrai. Quoi qu'il en soit, si en théorie ce devrait être très laid, je trouve au contraire que ce paysage d'anarchie électrique est féérique, baroque, très calculé esthétiquement malgré les apparences. La technique, suffisamment domestiquée, peut elle aussi créer de la beauté.