C'est aujourd'hui que je participe à la visite guidée de la partie du Palais impérial fermée au public. J'ai mon laissez-passer, une grande feuille blanche imprimée dont je ne parviens à lire rien d'autre que mes nom et prénom et la date et l'heure de visite et sur laquelle a été apposé le grand hanko rouge de l'Agence impériale. Avec les autres visiteurs inscrits, une petite centaine, je passe le contrôle de sécurité et j'entre dans l'enceinte du Palais par la porte Sakuradamon.

Le groupe est conduit dans une grande salle où on nous projette un documentaire sur l'Empereur et la famille impériale. Je suis le seul occidental du groupe et quand on me propose un casque de traduction pour suivre la visite, en inscrivant mon nom sur la liste je vois qu'un seul autre casque a été emprunté, c'est une jeune femme asiatique, coréenne ou chinoise, je l'aperçois ensuite dans la salle sur le casque sur les oreilles. À la fin du documentaire, on nous propose d'acheter des souvenirs de la visite dans la boutique officielle de l'Agence impériale, puis la visite des jardins commence enfin.

Le groupe marche le long des grandes allées désertes autour du Palais impérial et je suis au milieu, je regarde, j'écoute, le guide parle en japonais, je n'ai pas réussi à faire fonctionner le casque portatif de traduction anglaise mais je le garde sur les oreilles en marchant pour ne froisser personne. On s'approche au plus près de la résidence de l'Empereur et de son jardin privé sans jamais y entrer, on passe devant la grande salle de réception, on s'approche du très européen pont double de Nijubashi, sans jamais l'emprunter. Au bout du pont, deux guérites devant lesquelles se tiennent deux gardes qui de loin font penser à ceux qui gardent l'entrée de Buckingham Palace à Londres. En revanche, les tours qui gardent le Palais impérial sont elles bien japonaises. En dehors du groupe des visiteurs, le lieu est désert, immenses esplanades, pins parfaitement taillés.

On croise à la fin un groupe de jardiniers bénévoles, des retraités volontaires qui viennent entretenir le Palais impérial, ils ne portent pas d'uniformes mais ils ont tous choisis de se vêtir en blanc, chemises blanches, robes blanches, chapeaux blancs. Ils ramassent les feuilles, taillent certains arbustes, ils forment un groupe compact, ils sont une trentaine, parfaitement organisés, ils s'affairent avec le sourire, certains me semblent assez âgés, tous ont l'air très heureux.

J'aurais aimé pouvoir entrer, ou du moins voir derrière une barrière l'intérieur de la salle de réception du Palais impérial, le Chowaden, mais hélas on reste cantonné à l'extérieur et on n'entre dans aucun bâtiment. Derrière le Chowaden, on aperçoit les toits de zinc vert des jardins privés de la famille impériale, avec des petits pins taillés qui montent en zigzagant. Tout ce qui est construit ici a un aspect traditionnel mais est très récent, le Palais a été entièrement détruit en 1945 par les bombardements américains et ce n'est qu'en 1968 qu'il a été reconstruit à l'identique. Comme beaucoup de parties de Tokyo, on a l'impression de voir quelque chose d'assez ancien et traditionnel, et non pas des constructions datant de 50 ans seulement. Mais au final, la force de ce que je vois du Palais impérial provient de l'espace vide, du silence, et de la présence permanente des pins magnifiquement taillés, soignés comme s'ils étaient vivants, et ils le sont.

Je me suis approché davantage du Palais impérial de Tokyo, mais je ne peux pas savoir ce que cela fait d'être reçu par l'Empereur au milieu d'une centaine d'autres invités. Ce sera pour une autre fois, ou dans une autre vie.

En revenant, je m'arrête dans le quartier Akihabara, qui est avec les quartiers Shibuya et Shinjuku, un des plus photographiés et célébrés dans le monde comme emblématique de Tokyo, ce qui n'est pas mon avis. Akihabara est rempli de salles de jeux et de boutiques de gadgets électroniques. Les façades des buildings sont couvertes d'images tirées des dessins animés japonais et des mangas. Il y a une quantité incroyable de touristes, j'ai l'impression qu'ils se sont tous cachés ici et que c'est la raison pour laquelle j'en ai si peu vu depuis que je suis à Tokyo. Des jeunes, mais pas seulement, des anglo-saxons, des allemands, des français. Sur les trottoirs, des jeunes filles japonaises habillées en costumes d'héroïnes de dessins animés distribuent des prospectus. Je repars au bout d'une demi-heure, ce que je vois d'Akihabara n'est pas pour moi, j'ai senti un peu la même chose en allant voir le Grand Bouddha de Kamakura, immense parc d'attraction, comme la Place Saint-Marc à Venise ou Montmartre à Paris, et ça on n'y peut rien.

Le soir, je suis invité à dîner par des connaisseurs de la ville dans le quartier Ebisu. Ensuite, on change complètement de quartier et ils m'emmènent visiter Shinjuku. Il est dix heures du soir, grande activité nocturne, cohue sur les trottoirs et les passages piétons, entre lumière et obscurité. Les grandes enseignes lumineuses, les publicités géantes, les écrans vidéos, ne sont pas tous allumés, il fait sombre, il y a peu d'éclairage public. Depuis Le 11 mars dernier et l'explosion de la centrale de Fukushima-Daiichi, le Japon a stoppé ses centrales nucléaires et a donc dû réduire sa consommation électrique, le soir les rues sont à demi-éclairées, sombres sans pour autant être obscures, c'est une ambiance curieuse, on sent que des lampadaires restent éteints et en même temps c'est plus intime, plus doux, on glisse dans une obscurité orangée, j'en ai fait plusieurs fois l'expérience autour de l'appartement dans Iidabashi. À Shinjuku, c'est encore plus marquant, on sent que des panneaux lumineux entiers restent éteints pour économiser l'électricité.

Mes guides dans Tokyo m'amènent dans un des petits bars caractéristiques de la vie nocturne Tokyo, fréquentés par les salariés après dîner lorsqu'ils veulent décompresser. Je ne serais pas capable de retrouver l'endroit seul, on entre dans une ruelle au détour d'un rond-point, on oblique encore dans une autre ruelle, encore plus étroite, avec des dizaines de pancartes de bars, des climatiseurs, des plantes vertes, à un moment il faut emprunter à droite un escalier terriblement abrupt, et en le gravissant je me demande comment quitter ensuite cet endroit une fois qu'on a trop bu. Tout en haut, le chef de notre groupe nous dit d'attendre, il entrouvre la porte, il demande si c'est possible de venir à quatre. Il faut attendre quelques minutes. Quatre personnes sortent peu après et nous entrons. Ce petit bar est petit. Je dirai que l'endroit fait trois mètres sur deux. Il y a une table carrée, à trente centimètres de laquelle est adossé le comptoir devant lequel sont posés trois tabourets et derrière les tabourets c'est le mur et l'escalier qui mène à la rue. Nous buvons de très bons cocktails vendus à prix astronomiques. On m'explique que le lieu est si petit que les consommations doivent être onéreuses, et que l'on paie à la fois la boisson et le siège sur lequel on est assis. La patronne parle un peu français, avec nos verres elle nous apporte des sortes de fruits de mer au vinaigre, c'est délicieux.

Vers minuit et demi, nous nous séparons. Mes guides m'ont amené jusqu'à la station Shinjuku, j'attends le train, à Tokyo quelque soit l'heure on n'a jamais peur de se ballader seul. Le seul problème qui peut arriver c'est un accident comme ces étudiants ivres qui manquent de tomber sur la voie devant moi, mais ils se rétablissent, rient, crient, vont plus loin. Je monte dans une rame de la ligne Chuo-Sobu, ligne jaune, Shinjuku, Yoyogi, Sendagaya, Shinanomachi, Yotsuya, Ichigaya, Iidabashi. Le train me mène directement jusque chez moi, merveille des JR ultra-rapides qui vous font sauter d'un lieu à l'autre de Tokyo de jour comme de nuit.