Ce matin, déception : lorsque je veux utiliser le stylo-plume rouge que j'ai acheté hier, impossible d'y emboiter la pompe à encre, ce n'est pas le bon modèle. Je ne comprends pas. J'ai pourtant vu la vendeuse choisir soigneusement le modèle adéquat, elle a compulsé un énorme catalogue papier contenant toutes les références des stylos de la marque, avec pour chacun les spécificités exactes et la référence des fournitures compatibles. Elle a vérifié une première fois avant d'aller chercher la pompe, puis une seconde fois lorsqu'elle a eu l'emballage de la pompe en main. Aucune erreur, c'est le bon modèle de pompe. Mais elle ne l'a pas essayé sur le stylo. À tout hasard je tente d'emboiter la pompe fournie avec le stylo-plume en résine bleu, pourtant d'une marque différente, acheté l'autre jour. Incroyable, cela fonctionne. Je dois donc retourner chez Maruzen échanger la pompe du stylo-plume rouge.

En allant chercher le train JR, je vois les cerisiers qui sont à présent presque totalement en fleurs. Malgré le temps couvert, très venté, presque pluvieux, une météo assez bizarre, les arbres sont magnifiques, les japonais s'arrêtent pour les photographier et se faire photographier devant, atmosphère de fête, les fleurs sont enfin là.

Chez Maruzen, rien ne se passe comme prévu. J'explique le problème à une vendeuse en lui faisant la démonstration, elle sourit, elle comprend, sa collègue aura fait une erreur en compulsant le catalogue des références. Elle reprend le gros volume papier, elle cherche la correspondance, tout est exact, on m'a vendu le bon modèle. Elle me fait comprendre que tout va bien, que c'est écrit, que cela ne peut que fonctionner et elle essaie désespérément de faire rentrer la pompe dans le corps du stylo, mais en vain. Elle ouvre alors toutes les boites de stylos du même modèle, dans la même couleur puis dans des couleurs différentes et elle essaie sur chacun la pompe à encre. Veut-elle m'échanger le stylo pour un autre du même modèle mais qui par miracle accueillerait la pompe ?

Je lui explique que le catalogue des références est fautif, que le bon modèle de pompe existe, que j'ai fait l'essai chez moi, je lui demande de me sortir tous les modèles de pompes, ce qu'elle fait. Je trouve le modèle qui s'emboîte, tout va bien. Mais non, selon elle, impossible de me le vendre parce qu'elle ne peut pas me vendre une référence erronée, ce ne serait pas correct. Elle me montre à nouveau le catalogue, la référence du stylo-plume et en face la référence de la pompe. Je lui dit que peu importe, que j'achète la nouvelle pompe en plus, même pas besoin d'un échange, elle coûte quelques centaines de yens, l'équivalent de quelques euros, ce n'est pas grave, it's ok for me, je souris, c'est bon, no problem. La vendeuse est très gênée, elle me dit que ce n'est pas possible. Le catalogue semble pour elle un problème autrement plus grave que la pompe elle-même. Elle téléphone à quelqu'un, explique ce qui se passe, puis écoute longuement, je l'entend dire oui, oui, oui. Finalement sa supérieure arrive, elles compulsent toutes les deux le catalogue, la supérieure va chercher un second catalogue, apparemment exactement le même, pour vérifier que la même chose a été imprimée. Je comprends qu'il est inenvisageable qu'il y ait une erreur dans le catalogue des références, que cela impliquerait que tout le catalogue peut être faux, que ce serait trop grave, cela devient en quelque sorte religieux, toute la foi dans l'organisation parfaite de la société risque de vaciller.

Un japonais francophile m'explique le soir que les français ont une qualité que n'ont pas les japonais, ils sont souples, ils s'adaptent, je lui dit "pragmatiques ?", oui, c'est cela. Chez Maruzen, la supérieure finit par appeler son chef, il arrive aussitôt, il semble très préoccupé par le problème du catalogue erroné. Cela fait maintenant trente minutes que nous bataillons autour de ce problème de pompe à encre pour stylo-plume. Finalement, la vendeuse m'explique que très exceptionnellement elle accepte de me vendre une pompe d'un modèle théoriquement non-compatible, mais uniquement parce que je le lui demande, et je comprends qu'elle dégage sa responsabilité. Ouf. Le Japon est merveilleusement organisé mais parfois un grain de sable semble capable de tout bloquer.

J'ai un rendez-vous en début d'après-midi à l'Institut Franco-Japonais de Tokyo, tout près de Kagurazaka, à dix minutes à pieds de mon appartement. Un grand vent s'est levé, il y a des rafales telles que j'arrive à peine à marcher, je réalise que Tokyo, aussi géante soit-elle, est une ville côtière et par conséquent soumise aux tempêtes océaniques. En venant j'ai vu que les trains JR avaient été arrêtés, cela arrive régulièrement, les écrans plats dans les rames l'annoncent alors entre deux spots de publicité, "interruption momentanée ligne X - cause : vent violent". Quand je grimpe les escaliers qui mènent au rez-de-chaussée du bâtiment moderne conçu par un architecte japonais disciple de Le Corbusier, le ciel est devenu très sombre alors qu'il est presque midi au soleil.

Mon rendez-vous se passe très bien jusqu'au moment où une personne entre dans la salle où mon interlocutrice et moi discutons du Japon. L'homme semble surpris, il nous demande ce que nous faisons encore là, il dit que l'Institut évacue, que l'information est arrivée il y a une heure, les gens ont ordre de rentrer chez eux, il nous faut sortir sans attendre, c'est la tempête. Je trouve cela un peu excessif pour un peu de vent et de pluie, je souris, mais mon interlocutrice prend la chose très au sérieux, elle me dit qu'il faut partir vite, elle me demande où je loge, comment je vais rentrer chez moi. Je lui dit que je suis à pied, à deux pas. Elle me dit encore : Faites bien attention à vous, envoyez-moi un message quand vous êtes arrivé.

Je quitte l'Institut, je remonte l'avenue Sotobori, la pluie tombe en bourrasque, les rafales de vent sont incroyables, c'est une sorte de mini typhon, j'ai du mal à avancer, j'ai renoncé à ouvrir mon parapluie, je me recroqueville sous ma capuche et j'avance en longeant les murs, il y a peu de voitures, quasiment aucun piéton, la ville s'est vidée, soudain j'ai peur, je comprends les mises en garde qu'on vient de me faire. J'arrive enfin à l'appartement, épuisé et trempé. Une demi-heure plus tard j'entends le vent se lever véritablement, il siffle et l'immeuble lui-même semble trembler, se déformer sous la force des rafales. Quelques heures plus tard j'apprendrai sur Internet qu'il y a eu plusieurs blessés à Tokyo en raison de la plus grande tempête depuis un demi-siècle. Je comprends qu'au Japon l'être humain n'est rien face aux éléments naturels, qu'il n'est qu'en sursis, menacé en permanence par des eaux, une terre et un ciel aveuglés.