Je vais marcher dans les rues autour de l'appartement, je longe la rocade puis je traverse le canal et j'entre dans le quartier Bunkyo. Les petites rues de Tokyo paraissent toutes les mêmes d'un quartier à l'autre, le long des chaussées, il n'y a pas de trottoirs mais une bande peinte en vert, la partie réservée aux piétons ou aux vélos. L'équilibre qui a été trouvé ici entre automobiles et piétons penche en faveur des seconds mais la promenade reste dangereuse pour le touriste étourdi.

Toujours me souvenir que les voitures roulent à gauche, et ne pas m'effrayer lorsque je vois s'approcher un véhicule sans conducteur avec un passager à l'avant, puisqu'ici le volant est à droite. On m'a expliqué que cette coutume britannique de rouler à gauche est précisément héritée de l'importation de la circulation automobile par les anglais au début du XXe siècle. J'ouvre mes oreilles et mes yeux. Lorsque le long d'une grande avenue il y a un vrai trottoir, très large, je repère au sol les pictogrammes indiquant la partie réservée aux piétons et celle réservée aux vélos : les trottoirs sont aussi des pistes cyclables et les utilisateurs de roues un danger potentiels pour les promeneurs imprudents.

J'aime les pictogrammes japonais, très nombreux, ils sont toujours explicites, et souvent drôles. Ainsi le panneau réglementant l'usage du tabac dans la rue et qui montre une cigarette fumante dotée de deux jambes, le tout rayé d'une diagonale rouge marquant l'interdiction : on n'a pas le droit de fumer dans la rue en marchant. L'interdiction n'est compréhensible que lorsqu'on a sait qu'à des endroits précis dans les rues sont installés des sortes de grands cendriers où doivent se regrouper les fumeurs pour consommer leurs cigarettes.

Je vois encore beaucoup de panneaux d'interdiction, toujours assez drôles, on interdit mais en y mettant les formes, avec l'humour en guise de politesse. Par exemple, des pancartes installées le long des arbres ont la forme de chiens ou de chats stylisés, comme si on était dans un dessin animé, et le texte qui y figure en kanjis signifie probablement qu'il est interdit de laisser les animaux errer à cet endroit et y faire leurs besoins. Sur une autre pancarte du même genre un policier en ombres chinoises chasse du bras un chien, et en-dessous figure un chiffre élevé suivi du kanji signifiant Yens, c'est le montant de l'amende.

Dans Bunkyo, je croise encore, au pied d'un grand immeuble, des bouches à incendie comme je n'en ai jamais vu en France, comme je pensais qu'il n'en existait pas dans le monde, en inox et brillantes comme des miroirs, probablement astiquées chaque matin.

L'après-midi je me rends au Palais impérial pour récupérer auprès de l'Agence impériale les papiers qui me permettront de participer à la visite guidée de la partie des jardins la plus proche du Palais (grand remerciement à celles et ceux qui m'ont aidé à l'obtenir). Le Palais est situé face aux buildings de Marunouchi, de l'autre côté d'un immense espace, le jardin Kokyo Gaien. Kokyo Gaien se compose d'une vaste pelouse sur laquelle ont été plantés deux mille petits pins parfaitement taillés. Il faut traverser cette magnifique esplanade pour arriver aux douves et aux différentes portes percées dans la muraille du Palais.

Je me présente à la porte Sakashitamon, comme on me l'a précisé, j'explique en anglais que je dois aller présenter mon passeport et retirer mon formulaire d'accès. Le garde dans sa guérite ne comprend pas, son anglais semble rudimentaire. Au bout de quelques instants, il finit par me tendre un grand carton plastifié contenant une liste de phrases en anglais et leur correspondance en japonais. Mais aucune phrase ne fait l'affaire, je remue la tête négativement. Il me fait signe qu'il a compris, il cherche et il trouve un deuxième carton, mais c'est pareil. J'essaie d'expliquer, rien à faire, nous ne nous comprenons pas. Il décide de téléphoner, il décrit la situation, il me passe une femme qui parle anglais, mais avec un accent qui fait que le sens des mots m'échappe. Je lui explique que je viens chercher un papier pour la visite du lendemain, mais elle ne me comprend pas. Finalement, le garde me dit que la femme veut que je vienne la voir, il m'ouvre, un autre garde me briefe, me remet des instructions, j'entre seul dans l'enceinte.

Je marche jusqu'au bâtiment de l'Agence impériale, je me présente, personne ne semble comprendre ce que je suis venu faire. J'essaie encore d'expliquer, mais non, ils ne voient pas. Je tends mon passeport, ils le regardent, j'insiste, ils fouillent dans les papiers, m'en tendent un. Voilà. C'est tout ? that's all ? Haï ! oui ! Arigato. Il suffisait de venir en personne muni de son passeport se faire remettre le laissez-passer pour le lendemain. Trop d'incompréhensions, j'aurais voulu les remercier et je les ai simplement gênés. J'apprendrai des centaines de phrases japonaises avant mon prochain voyage. Je promets.

En ressortant du Palais impérial je vais jusqu'au magasin Maruzen de Marunouchi. Je vais voir le rayon des stylos, je voudrai m'en offrir un second, d'une autre marque japonaise et toujours de prix modique. Cette fois le rayon est au dernier étage, immense choix d'instruments à écrire. Je cherche dans tous les modèles, très vite je trouve celui qui me plait, très fin au corps en résine rouge vif. Parfait, je l'achète avec une pompe à la place des cartouches, pour pouvoir le remplir d'encre à la bouteille. Vendeuses merveilleuses, paquet cadeau, petit carnet offert, merci, merci, encore merci. Je le testerai ce soir, j'ai amené de France ma bouteille d'encre bleu foncé, en japonais Ru. Je composerai des lettres romanes, à l'horizontal et gauche à droite, je n'ai jamais rien su faire de ma vie en dehors de ça.