Ce midi j'ai rendez-vous dans le quartier Hiro-o. C'est à l'autre bout de Tokyo, au sud, avec le métro il faut que je me rende d'abord à l'Est puis changement pour repartir vers l'ouest. D'abord la ligne Yurakucho jusqu'à la station Hibiya-Yurakucho, puis changement pour la ligne Hibiya, sur presque toute sa longueur jusqu'à Hiro-o, 11 km de trajet et ticket à 190 yens, m'indique mon site web préféré. Quand j'arrive sur place, je découvre un quartier résidentiel avec quelques occidentaux, et aussi une boutique dont l'activité et le nom me font sourire : "Burdigala, boulangerie". Burdigala était le nom romain de la ville de Bordeaux il y a 21 siècles. On m'expliquera ensuite qu'il s'agit d'une chaîne de viennoiseries françaises installées dans tout Tokyo.

Je croise des petits immeubles avec installés dans leur cour les fameux échafaudages mobiles sur lesquels les voitures se garent puis sont hissées les unes au-dessus des autres, littéralement empilées sur deux et parfois trois niveaux, c'est très laid mais très pratique, utilisation astucieuse de l'espace urbain. Je passe aussi devant des petits sanctuaires, un torii ouvrant sur un jardin contenant un bâtiment et tout autour, l'encerclant, les immeubles bas, les routes, les boutiques. Tokyo est une ville qui semble tout d'abord construite en vrac mais qui en réalité est agencée de manière fonctionnelle et élégante. C'est un désordre enchanteur, une anarchie urbanistique transcendée par le cartésianisme.

Je déjeune, invité, dans un restaurant de spécialités de la région d'Okinawa. C'est très différent de ce que j'ai mangé jusqu'ici et l'atmosphère du restaurant est différente aussi, ainsi que l'attitude de la patronne du restaurant, volubile, rieuse, parlant fort. Mes interlocuteurs francophones m'expliquent qu'Okinawa c'est l'extrême sud de l'archipel, une île à part, et ce côté latin me plait beaucoup, lors d'un prochain voyage, j'irai visiter le sud du Japon, au moins jusqu'à Fukuoka.

Après le déjeuner je pars visiter le quartier de Sumida, métro Ryogoku. Je veux voir le Kokugikan Hall. C'est là qu'ont lieu les tournois de sumo. Je sais que ce n'est pas la saison, que les combats se déroulent seulement en mai et en septembre mais je voulais voir le lieu. C'est un bâtiment carré pas très haut ni très étendu, recouvert d'un toit vert. Il est construit à quelques centaines de mètres de l'Edo-Tokyo Museum, avec son étrange architecture, consacré à l'histoire de la ville de Tokyo. J'hésite à visiter le musée puis je préfère aller marcher aux alentours.

J'emprunte un passage réservé aux piétons et aux vélos qui permet de relier l'esplanade du Edo-Tokyo Museum au parc Yokoamicho.Le vent s'est levé, très puissant avec des rafales qui dépassent sans doute les 50 km/h, je lève les yeux, je passe juste à côté d'un grand immeuble d'habitation carré, une sorte de tour résidentielle de plus de trente étages. En sentant ce vent face auquel j'arrive à peine à marcher droit, j'ai une légère appréhension quant à la solidité de la tour, je me dis que je n'aimerais pas me trouver actuellement au dernier étage, sentir le plancher flotter et les murs osciller, entendre les grincements de l'acier et le sifflement de l'air partout dans les espaces d'aération. J'accélère la pas, je m'éloigne du géant.

Le parc Yokoamicho contient un temple et devant lui deux magnifiques chiens de pierre et plus loin une pagode. Je remarque au loin le Sky Tree dans le ciel, c'est vrai que je suis à nouveau dans ce quartier proche de la Sumida. Juste à côté se trouve le Mémorial du grand tremblement de terre du Kanto en 1923, qui a détruit tout Tokyo, essentiellement en raison des incendies et du vent en rafales. J'entre et je le visite. Le grand tremblement de terre du Kanto avait lieu il y a moins d'un siècle et aujourd'hui Tokyo est entièrement reconstruite et devenu la ville la plus dense du monde, la plus bâtie et la plus peuplée, et peut-être aussi la plus active.

C'est une des choses qui m'impressionne le plus depuis que je suis ici : l'hyper-activité de chacun, personne ne semble jamais se reposer, sauf dans le métro où tout le monde s'assoupit, signe de l'épuisement des corps. Tôt le matin, tard le soir, la nuit, tout le temps les gens travaillent, les livreurs installés dans mon quartier, le personnel qui gère les locations des appartements de l'immeuble où je suis installé, les ouvriers de travaux publics, les policiers (très rares, rien à voir avec l'omniprésence sécuritaire en France) qui le plus souvent font la circulation, les salariés qui courent dans la rue et dorment ensuite dès qu'ils s'assoient, tout le monde est en sur-régime, tout le monde va au-delà de lui-même comme s'il était trois ou quatre personnes à la fois. Je ne sais pas si ces japonais sur-urbanisés sont heureux mais moi c'est la vie que j'aime, hyper-organisation et démultiplication de mon être chaque jour jusqu'à l'épuisement.

Précisément, la fatigue me force à rentrer avant le coucher du soleil, c'est-à-dire assez tôt dans l'après-midi, et je peux voir la lumière ambrée du jour finissant de se détacher sur les passerelles au-dessus de l'avenue Sotobori.

Passage par la supérette pour choisir un plat préparé frais du jour, makis ou dés de poulet avec sauce au gingembe, deux yaourts vitaminés, une viennoiserie prétendument française, un bol de nouilles au curry, et retour à l'appartement. Dîner, lecture, coucher, félicité.