Aujourd'hui, deuxième journée à Kamakura, en espérant que les choses se passent mieux que la première fois. Il fait très beau, aucun nuage, vent tiède, ça va être une belle journée de printemps. J'emprunte à nouveau la Yokosuka line, voix japonaise délicieuse égrenant les stations, traversée de la ville et de la banlieue qui n'en finit jamais, immeubles et maisons collées les unes autres autres, usines, cheminées, fumées, et aussi ces énormes sphères de métal argenté un peu avant Ofuna, trois ou quatre globes étincelants qui contiennent du gaz, très beaux et très menaçants.

À un moment sur la droite j'aperçois au sommet d'une petite colline, et tourné vers ma destination, vers l'océan Pacifique, un grand buste blanc, un visage et des épaules de bodhisattva. Je ne l'avais pas vu lors de mon premier voyage, j'apprendrai le soir au retour que c'est un particulier qui a fait édifier dans son jardin ce monument. Ce bodhisattva est incroyable, on dirait qu'il est vivant, les yeux fermés, recueilli, léger sourire de sérénité, d'un blanc immaculé comme s'il était en marbre, il doit bien faire une dizaine de mètres de haut, mais déjà il disparait du paysage, notre train va trop vite.

Je marche dans les petites rues sans trottoirs de Kamakura, à la merci des voitures, le long des des petites villas avec leurs pins parasols, étrange sensation de se trouver tout près de la mer et pourtant pas totalement dans une station balnéaire, comme si l'océan ici était un voisin redouté.

On m'a parlé du Grand Bouddha de Kamakura, le Daibutsu, je vais me renseigner à l'Office du Tourisme, on me donne un plan de la région très bien fait, et le train qu'il faut emprunter, une petite ligne privée, avec arrêt à la gare de Hase. J'achète un billet, je m'embarque, les wagons, anciens et rénové, sont remplis de touristes, apparemment, le grand Bouddha est sur la liste des circuits touristiques. J'hésite un instant à me mêler à la foule, puis je décide d'y aller quand même.

Le grand Bouddha, ou Daibutsu, se trouve à l'intérieur du temple Kotoku-in. Pour le rejoindre il faut marcher pendant vingt minutes environ depuis la petite gare. Je suis surpris de me retrouver au milieu d'une petite procession de touristes, majoritairement de langue anglaise, peut-être des australiens ou des américains, apparemment aucun français, ni allemand, italien, espagnol. Le trottoir est étroit, on marche au bord de la route, des commerces de souvenirs et de petits cadeaux sont installés tout du long, mais discrets et de qualité, de plus en plus nombreux à mesure qu'on se rapproche du temple Kotoku-in. Enfin, sur la droite, c'est l'entrée du temple. J'aperçois le visage de bronze au-dessus du toit de l'entrée. Enfin, je pénètre dans le temple.

Je me tiens devant le grand Bouddha. Il dort, on plutôt il pense, il est heureux, il se réjouit, il se félicite de tout ce qui est. C'est une des plus magnifiques statues que j'ai jamais vue, un bronze de 13 mètres de haut, datant du XIIIe siècle et qui a résisté à trois cataclysmes. Il se trouvait à l'origine à l'intérieur d'un bâtiment qui a été détruit par une première tempête, puis reconstruit, mais une nouvelle tempête l'a de nouveau détruit, et on l'a encore reconstruit, mais ensuite un raz-de-marée l'a emporté au XVe siècle. Le grand Bouddha de bronze, lui, est resté impassible. Aucune tempête jamais ne pourra avoir de prise sur lui. On n'a pas rebâti de bâtiment pour l'abriter et depuis le Baibutsu se trouve à l'air libre. Il règne sur la clairière, sur la colline derrière lui, sur les fidèles et les visiteurs qui viennent du bout du monde pour l'admirer et lui rendre hommage.


Les gens se photographient au pied de la statue, minuscules humains devant l'immense divinité. Une touriste asiatique s'approche de moi et propose de me prendre avec mon appareil, oui, pourquoi pas. Je la remercie en japonais, elle me répond en anglais, elle me semble philippine.

Je fais longuement le tour du grand Bouddha, je vais m'asseoir, j'achète des souvenirs, je prends de photographies, je regarde encore et encore son visage, ses mains, l'inclinaison de son dos, je m'imprègne de sa force, je l'envie, je sais qu'il vit.

Je repars jusqu'à la petite gare, avec ses quais recouverts d'un toit de bois, et les bancs aussi sont en bois, cela date sans doute des années 1930, conservé et rénové, et la ligne de chemin de fer mène jusqu'à Enoshima la plage chic de la région, avec vue par beau temps sur le Mont Fuji, il faudra que je pousse jusque là-bas une fois prochaine. Tellement de choses à voir, partout ici, si peu d'heures, de minutes, de secondes pour tout faire.