Ce matin j'ai choisi d'aller visiter Kiyosumi Teien, le jardin traditionnel du quartier Fukagawa. J'étais passé devant ses murs la première fois que je suis venu à Fukagawa, mais sans réaliser que se cachait derrière un des plus beaux jardins de la capitale.

L'entrée est payante, cela m'agace mais je paie, je dépasse la caisse et immédiatement je comprends que ce que j'ai payé n'a rien à voir avec ce que je découvre, avec le lieu où je me trouve, je comprends que si j'avais dû payer le vrai prix, cela m'aurait coûté une somme incalculable parce que la sérénité est sans prix. Un étang est entouré par un chemin occupé par les petits pins, les grandes pierres sombres et les cerisiers en fleurs.

Il y a très peu de visiteurs et uniquement des japonais, je suis le seul occidental. Je descends jusqu'à l'eau, un pont de pierre plates a été aménagé, des grands blocs rectangulaires, comme de longues ardoises géantes, ont été disposées l'une sur l'autre à la façon d'une planche posée sur les deux rives d'un ruisseau pour en permettre le franchissement, et on peut ainsi passer par-dessus un petit bras de l'étang. Une mère et son fils de trois ans sont accroupis au milieu du passage, ils regardent l'eau, la mère explique à son fils quelque chose, elle lui montre du doigt, l'enfant regarde avec une grande gravité, l'eau est obscure, sans intérêt il me semble. L'enfant et sa mère sourient. Soudain, je vois l'eau s'agiter, je comprends, de gros poissons blancs, sombres, oranges, vont et viennent, des carpes koï.

Quand la mère et son fils s'éloignent, je m'arrête à mon tour sur les pierres plates pour observer les poissons. C'est la première fois que je vois des carpes koï, les plus belles sont celles oranges et blanches, de la variété kohaku. Elles ont énormes, elles glissent en ondulant, très musclées. J'ai lu qu'elles remontent les rivières à contre-courant, comme les saumons, je le crois volontiers, et elles me font presque peur quand elles ouvrent leur gueule au-dessus de l'eau, le corps à la verticale, pour aspirer de l'air. Elles semblent être des dizaines sous l'eau, elles approchent de la surface chacune leur tour, des oranges et blanches, des beiges et noires, des grises dont le corps se pare de reflets verts et jaunes, cet étang est leur maison, les humains n'ont pas le droit d'y aller, même pas d'y plonger la main, elle serait dévorée. Les carpes se cachent et glissent dans les eaux vertes de l'étang, elles l'habitent, elles donnent encore plus de vie au jardin.

Voici le paradoxe du lieu : tout est figé, silencieux, et pourtant tout parait électrique. Les petits pins plantés au bord de l'étang et qui poussent en diagonale au-dessus de ses eaux, sont taillés chaque semaine, je croise un jardinier recroquevillé sur un canot et qui coupe avec beaucoup de soin et très lentement les petites branches une à une. Les rochers bien sûr ne sont pas issu du sol de Tokyo, ils ont été amenés ici lors de la construction du jardin, au XVIIIe siècle, mais ils ont tous été polis naturellement par des rivières du Japon, ce jardin est une sorte de caverne d'Ali Baba, c'est un trésor rassemblé, tous les plus beaux objets naturels, tous les plus beaux arbres, les plus beaux poissons, ont été réunis en un même lieu et agencés les uns avec les autres dans le but de procurer le plus grand plaisir intellectuel. Je continue le parcours le long de l'étang et je rencontre enfin des cerisiers, ils sont en fleurs, c'est la première fois que je vois à Tokyo des arbres totalement en fleurs. Un petit panneau précise la variété mais il est écrit en kanjis. Tous les visiteurs japonais photographient les fleurs, je les imite, je fais ma photo, tel jour, telle heure, tel lieu, aucune fleur jamais ne ressemblera à une fleur précédente, chaque fleur est unique, elle mérite une photographie.

Sur une des petites îles au milieu de l'étang, je vois des sortes de pierres brillantes, aux formes étranges et au bout de quelques minutes je crois distinguer des sculptures de tortues, des petites tortues en bronze, cinq, dix, disposées sur les rochers. Une demi-heure plus tard je frémirai en les voyant bouger, c'étaient de véritables tortues, très paresseuses, demeurant statiques de longues heures au soleil.

Mais la chose la plus extraordinaire dans la jardin Kiyosumi, celle qui va me faire revenir ici très vite je pense, ce sont les pierres sur l'eau, les isowatari,de grands blocs de pierre aplatis, ovoïdes, disposés les uns à la suite des autres, et qui dessinent un chemin de pierre qui permet de marcher sur les eaux. Il y a deux chemins de pierre, l'un près du rivière en face l'entrée du jardin, l'autre sur la partie opposée, plus long, avec des pierres plus vastes et qui traverse l'étang en dessinant une courbe. Il m'aura donc fallu attendre d'arriver au Japon pour parvenir à marcher sur les eaux, plaisir sans égal.

Je ne sais pas combien de temps j'ai passé dans Kiyosumi Teien, mais quand je sors je suis épuisé et affamé, je prends le premier métro et je rentre manger et dormir.