Pour la première fois je me rends dans les jardins du Palais impérial de Tokyo, le Kokyo, dont une partie, les jardins de l'Est, est ouverte au public. J'ai pris le JR, j'ai suivi les stations que je connais maintenant par cœur et dont l'énumération par le haut-parleur me berce, ligne Chuo : Suidobashi, Ochanomizu, Akihabara, puis changement et ligne Keihintohoku : Kanda, Tokyo Station. Je sors de la gare, je marche dans le quartier Otemachi, entre les grands buildings des banques et des assurances, architecture ultra-moderne de verre et d'acier, puis je traverse Hibya-dori et devant moi il n'y a plus que les douves et les murailles du Palais impérial surplombées par la cime des arbres. J'entre dans les jardins de l'Est par la porte Otemon.

Des grandes allées longent une haute muraille faite de pierres énormes et de teintes différentes, il y a beaucoup de petits pins taillés et de cerisiers qui ne sont pas encore totalement en fleurs. Il fait frais mais avec un grand soleil. Beaucoup de petits arbustes sont signalés comme rares, au pied de l'un d'eux je vois d'écrit sur un panneau que ces arbres sont le symbole de la préfecture de Tokyo. Le symbole de la ville, lui, est depuis quelques années une feuille de Gingko Biloba dont la forme évasée rappelle le T occidental. Le nom lui-même se prononce en redoublant les deux o, de sorte que l'ont entend, par exemple pour les annonces de trains : To-o-kyo-o, et c'est très beau.

Il faut marcher longtemps dans les jardins de l'Est pour approcher des ruines du château d'Edo, où résidaient les shoguns depuis le XVe siècle, puis plus tard l'Empereur Meiji, avant que le feu ne détruise le château à la fin du XIXe siècle. Le feu a tout détruit dans Tokyo, cette ville et le Japon tout entier se sont sans cesse reconstruits, sous les catastrophes naturelles et les bombardements, et aujourd'hui encore en pleine catastrophe nucléaire que tout le monde, et moi le premier, cherche à chasser de ses pensées, le Japon est sans cesse mis à terre et se relève sans cesse. Je suis venu ici aussi pour apprendre comment on peut faire ça, comment on peut ne jamais mourir, toujours renaître ailleurs et meilleur, grand principe du bouddhisme. Dans les jardins du Palais impérial il ne reste donc d'époque que les fondations d'une tour rectangulaire du château d'Edo, on y grimpe par un chemin abrupt et au sommet, sur la plate-forme un petit pin pousse à un des angles, accroché au milieu des pierres du mur, et il surplombe le vide. Au loin se détachent sur l'horizon les buildings du centre de Tokyo, frénésie financière tenue à distance de la vraie Histoire.

Les espaces ouverts de ce jardin sont incroyables, je marche presque seul, quasiment pas de visiteurs, quelques touristes occidentaux, on est ici en plein cœur de Tokyo, la plus grande ville du monde, 38 millions d'habitants, la plus peuplée et la plus étendue, et pourtant l'espace libre semble disponible à profusion, et les pins parasols taillés, les cerisiers aux jeunes fleurs blanches, les pruniers aux fleurs roses elles aussi imminentes, les pelouses, les vastes allées goudronnés, et même l'absence de contrôles de sécurité ou de présence policière visible, tout créé ici les conditions du repos et du soulagement. Je marche très longtemps, je fais plusieurs fois de suite le trajet, et finalement je suis épuisé.

Dans la rame du train du retour à l'appartement, je vois les panneaux d'informations qui défilent sur les écrans de télévision au-dessus des sièges. Les spots de publicité alternent avec les messages d'alerte : telle ligne est stoppée à cause du vent en rafales, telle autre à cause d'un accident de personne, les itinéraires de substitution sont signalés, l'heure de remise en ordre également. On a l'impression que n'importe quoi pourrait bien arriver, cela a déjà été prévu et pris en compte et que l'organisation de la ville ne peut pas être prise en défaut. C'est très sécurisant, on sait où on va, on sait que de toutes façons les choses se passeront bien.