Aujourd'hui, je m'éloigne de Tokyo pour aller 50 km au sud-ouest, à Kamakura, capitale impériale du Japon au XIVe siècle. J'emprunte le JR, la ligne Yokosuka, couleur bleu (les rames de trains sont peintes aux couleurs de la ligne et heureusement car monter dans le bon train n'est pas si facile). Je retrouve la voix magique des trains JR : quelques secondes avant l'arrivée en station et quelques secondes après le départ, une femme qui me semble très jeune annonce en japonais le nom de la station puis les lignes en correspondance, et je suis amoureux de sa voix. À l'annonce en japonais, succède l'annonce en anglais et la voix enregistrée change de timbre, c'est la même jeune femme mais je ne l'aime plus autant même si son annonce anglaise me renseigne beaucoup plus. Ding-dong, ding-dong, ding-dong, le petit carillon électronique de fermeture des portes retentit. Tous les sons ici ont été étudiés pour ne pas être agressifs, ils sont enfantins, ressemblent à ceux des jouets pour nourrissons, ils adoucissent un peu la brutalité de la vie dans une mégalopole.

Le trajet dure une petite heure, la ligne Yokosuka traverse toute la grande banlieue sans que je vois jamais autre chose que des immeubles et des usines coincées entre des immeubles. Les noms se succèdent, chacun signalant une gare énorme d'interconnexion avec une partie du grand Tokyo, on passe à Shimbashi, à Shin-Kawasaki, à Yokohama qui compte à elle seule 3 millions d'habitants, à Totsuka, à Ofuna, et beaucoup d'autres arrêts. Je suis la progression sur mon plan, je compte les stations une à une.

Je descends à Kita-Kamakura, le dernier arrêt avant la ville même de Kamakura. C'est une gare minuscule, et contre son quai, de l'autre côté des barrières d'un passage à niveaux, se trouve l'entrée du temple bouddhiste Engaku-ji, un des cinq temples sacrés de Kamakura.

J'entre dans Engaku-ji. Un chemin avec des escaliers monte le long d'une colline entre des bâtiments traditionnels qui abritent les lieux de culte bouddhiste. Il y a ici deux trésors nationaux du Japon : une des dents du Bouddha et la Grande cloche. Ici, j'ai un sentiment de sérénité et liberté que je n'ai jamais ressenti dans les lieux catholiques, ici aucune soumission à quelque chose de supérieur, ici l'homme est l'égal de lui-même. Au fond du temple se trouve un cimetière, il est gardé par un vieil homme au visage sévère qui en interdit l'entrée aux touristes, mais je lui dis quelques mots en japonais et il s'illumine et me laisse passer avec empressement. Je gravis les étages du cimetière construit en terrasses, puis je marche entre les tombes. Devant moi la colline, à ma gauche les grands bambous, derrière moi les bâtiments du temple et les grands cyprès. Il y a beaucoup de silence et beaucoup d'oiseaux, le soleil est puissant malgré des nuages pommelés qui avancent sur le ciel, venant de la terre, allant vers l'océan.

Quand je ressors du temple Engaku-ji, le vent se lève. Je reprend le train sur le quai devant le temple, je descends à la station suivante. Kamakura est une petite station balnéaire étrange, elle n'est ni vraiment touristique, ni vraiment une ville entière. Il y a sept siècles Kamakura était la capitale impériale, comme l'a été Kyoto, comme l'est Tokyo depuis 1868, et on a l'impression qu'il reste quelque chose d'aristocratique, de différent, de secret, de puissant, dans ces rues. Beaucoup de magasins raffinés, alimentation, habillement, parfois les enseignes arborent des noms français, c'est étrange. Je cherche un musée dont j'avais noté le nom, j'aborde des adolescents pour demander ma route, je leur parle en anglais, ils me demandent d'où je viens, je leur dis Furansu, France, et aussitôt ils me parlent en français, ils ont suivi les cours de l'Institut français, décidément. Ils m'accompagnent jusqu'à la porte du musée, - Arigato - Je vous en prie.

Je voudrais voir la mer, je ne l'ai pas encore vue à Tokyo, il faut aller trop au sud de la mégalopole, changer plusieurs fois de métro, je voudrais voir cette mer parce que c'est un océan et pas n'importe lequel, pas celui que je connais et que je vois quand je veux à Bordeaux, pas l'Atlantique, mais l'océan Pacifique, celui qui relie la Californie à la Chine et le Chili au Japon, celui qui abrite la Polynésie et la Nouvelle-Calédonie. Je cherche des panneaux indiquant la direction de la plage, quelque chose, un pictogramme, une indication en anglais, mais rien, je tourne en vain, je ne trouve pas la mer. Je regarde finalement le plan, bien, il faut suivre une immense allée, avec à une extrémité un sanctuaire shinto et à l'autre extrémité l'océan. Je marche, le temps se couvre, il commence à faire plus frais, en quelques minutes une tempête parait s'annoncer. Le long de l'avenue il n'y a plus que des grands immeubles de vacances isolés les uns des autres, la proximité de la mer n'attire pas les habitants, peut-être est-ce la menace des raz-de-marée, je ne sais pas.

Enfin, j'arrive sur le front de mer, une route le longe, mais peu de bâtiments ont été construits devant la plage. Je vois de grands panneaux mettant en garde contre les tsunamis, les raz-de-marée, avec un pictogramme à fond jaune contenant une vague noire. Un plan de la ville indique des zones rouges, près de l'eau, et des zones vertes, plus en retrait de la côte. Il est précisé en anglais que dès que les sirènes se déclenchent, il faut fuir le plus vite possible et aller en zone verte. Je me souviens de ce qui s'est passé en 2011 dans le Tohoku, il y a un an presque jour pour jour, 30.000 morts en quelques secondes, j'ai une pensée pour tous ces disparus. La menace est réelle, et actuelle. Au loin devant moi, au bout d'une longue bande de sable, je vois l'océan Pacifique, mais il me semble soudain inquiétant.

J'ai faim, je reviens sur mes pas, j'entre dans une supérette, j'achète une sorte de brioche vendéenne énorme, je repars, je marche vite, je dévore mon goûter en marchant. Le vent est maintenant puissant, très froid, je sens quelques gouttes. J'accélère encore le pas, et soudain, un grand choc, je n'ai plus rien dans les mains, je lève les yeux, un aigle s'éloigne avec mon goûter. Des amis m'ont dit le soir, au retour de Kamakura, que ce devait être plutôt un corbeau, que les corbeaux se battent souvent avec les touristes affamés, qu'ils les dépouillent, mais moi je me souviens très bien avec vu une sorte de buse, au plumage clair, et pas un corbeau noir ni un goéland blanc.

Maintenant il se met à pleuvoir à grosses gouttes, j'ai encore faim, j'en ai marre, je vais directement à la gare, je décide de rentrer chez moi, à Tokyo. Je reviendrai à Kamakura demain ou après-demain et cette fois je mangerai sous un toit.