Ce matin, je descends à la station Harajuku, située dans le quartier Shibuya. Immédiatement, je croise beaucoup d'adolescents, c'est un quartier énergique, jeune, grands magasins aux façades de verre, beaucoup de passage et quelques touristes qui vont dans la même direction que moi qui suis venu visiter le sanctuaire Meiji, au cœur d'un immense parc.

Je passe sous un immense torii de cèdre et j'entre dans un parc qui est en fait une forêt. À l'entrée, des panneaux expliquent qui sont l'Empereur Meiji et l'Impératrice Shoken. L'Empereur Meiji a ouvert le pays à l'occident, en 1868 il a décidé soudainement d'intégrer le monde européen dans le monde japonais, de laisser l'Europe pénétrer dans l'île du soleil levant, son geste a permis au Japon, un siècle plus tard, de devenir la deuxième puissance économique et une des premières puissances culturelles mondiales. Le respect des japonais pour l'Empereur Meiji est immense, et moi aussi j'ai un immense respect pour lui.

J'emprunte le large sentier piétonnier qui progresse dans la forêt, oblique plusieurs fois, comme un labyrinthe, sous la coupole des chênes et des feuillus, le trajet est long, il faut passer sous un deuxième puis un troisième torii, on croise le long du chemin des offrandes faites par différents pays à la mémoire de l'Empereur Meiji, notamment des barriques de vin de Bourgogne offertes par la France au début du siècle dernier.

Enfin, passé le dernier torii, le centre du sanctuaire est là. il fait très beau, presque chaud, c'est la fin de la matinée, on est dimanche, je suis au Japon depuis plus d'une semaine. J'ai déjà vu beaucoup de choses mais je n'ai encore rien vu.

Un mariage selon le rite shintoïste a lieu. Les visiteurs s'arrêtent pour regarder passer les invités, les mariés en costume traditionnel, les prêtres. Tous les touristes photographient. Les couleurs du kimono de la mariée, soie blanche entourée de rouge et de rose, et celles des vêtements de culte du prêtre et des officiants, sont magnifiques, je ne me souviens pas avoir vu autant de couleurs chez les mariés et les prêtres catholiques en France. La procession traverse la cour centrale à pas lents puis gagne la forêt.

Je vois les plaques votives en bois pendues les unes par-dessus les autres, comme une cascade de phrases d'espoir, j'aimerais tellement pouvoir moi aussi en écrire une, inscrire mon vœu, mais je suis un écrivain, la littérature est ma seule religion, mon vœu je l'inscris en pensée, plus tard je le répéterai dans un livre, et si je travaille assez, si je suis suffisamment bon, alors, oui, il sera exaucé.

En ressortant de la cour je retrouve par hasard le mariage, les invités ont été regroupés au seuil de la forêt par un photographe professionnel. C'est la suite logique du prononcé de l'union : on fixe le moment, le photographe fait monter la cinquantaine d'invités sur une estrade rudimentaire, les enfants, les parents, les grands-parents, les cousins, les amis, tout le monde se voit attribuer une place sur les marches, par ordre d'âge et de parenté avec les mariés. Ils étaient tous là, présents à cette grande fête, ne bougez plus, voilà, le temps s'est arrêté, les corps ont été fixés dans le présent pour l'éternité, c'est le jour du mariage, le plus beau jour d'une vie.

Je croise le couple de mariés un peu plus loin, ils sont photographiés sous les arbres, à deux pas de la cour du sanctuaire. Un autre photographe a installé un autre appareil photo, trépied, énorme boîtier, les meilleurs appareils du monde sont japonais, ici on sait fabriquer des objets d'une extrême précision et on sait regarder, ici l'œil est exercé et patient. Le couple pose, je souris en voyant le visage resplendissant de la femme et celui plus nerveux et inquiet de l'homme. Photo du couple, leur nouvelle vie commence, ils ont changé de monde, quitté cette planète pour une autre, bonne chance, vous en aurez besoin.

Dans l'après-midi le ciel se couvre et le soleil disparaît. Je change de lieu et je vais marcher dans le quartier Bunkyo, au nord de Tokyo, puis je monte jusqu'au sommet d'un grand building ouvert au public. L'ascenseur hisse ses passagers en quelques secondes, comme en avion, seul le décollage et l'atterrissage sont un peu déplaisants, le trajet seul est invisible, la porte se ferme au rez-de-chaussée, elle se rouvre à l'étage panoramique.

On est seulement à 105 mètres du sol mais le quartier est situé sur une colline de la ville et la vue est incroyable. Tokyo ressemble à un enchevêtrement de petits immeubles aux formes et tailles inégales avec de temps à autres un building de verre, la ville est assez peu élevée, on voit se détacher la tige du Sky Tree immense, côté Est. Côté Ouest, parait-il qu'on peut voir le Mont Fuji par temps clair, mais ce ne sera pas pour aujourd'hui. Un tampon encreur souvenir est disponible sur une table, je l'appose sur une page de mon petit carnet de notes et j'ajoute au stylo le nom, le lieu, la date. Je regarde encore la ville, j'ai Tokyo sous les mains, les maisons et les rues sont si nombreuses, mais aussi si petites. Au bout de quelques minutes, je dois redescendre à cause d'un début de vertige, deux dimensions c'était amplement suffisant pour un dimanche.