Je me promène ce matin dans Kagurazaka, une étroite et longue rue commerçante qui monte sur la colline et sur laquelle se greffent des petites ruelles sinueuses et résidentielles. De temps à autres je découvre des temples bouddhistes, pas très grands, souvent de couleur rouge et avec leur toit pentu. Dans les ruelles, beaucoup de petits immeubles de trois ou quatre étages, des plantes vertes posées sur le trottoir à côté de la porte ou sur le rebord des fenêtres, je me crois dans un village de montagne, à ceci près qu'aucun bâtiment ne semble dater de plus de cinquante ans. On m'a dit que régulièrement dans Tokyo on détruit des constructions trop anciennes qui ne respectaient plus les nouvelles normes anti-sismiques. Je croise dans les rues beaucoup d'occidentaux, sans doute des français puisque c'est leur quartier. Ici je pourrais passer pour un expatrié vivant depuis longtemps à Tokyo, sauf bien sûr si je dois parler japonais et lire les panneaux écrits en kanjis. Et mon visage, hélas, ne sera jamais celui d'un des fondateurs d'Edo devenue Tokyo.

Je veux trouver un magasin de boîtes à musique japonaise dont on m'a signalé l'existence. J'ai l'adresse précise écrite en anglais, je cherche le quartier, le métro le plus proche, c'est assez loin, à Jiyugaoka, quartier Meguro, au sud de la ville. Je change de train à Shibuya, incroyable station, la même foule sur les quais et dans les couloirs, que celle que j'avais déjà croisée à Tokyo Station. Un immense flot de corps humains et très curieusement je parviens à en faire partie, et il n'y a aucune bousculade, aucun stress, aucune incivilité, chacun respecte l'autre, visage fermé mais à sa place, qui n'est pas la place du voisin, on ne cherche pas à expulser l'autre, c'est comme si on formait un tout, non pas une utopique fusion psychologique, mais plutôt une rationnelle optimisation de son déplacement à l'intérieur du groupe. Même si ce n'est pas agréable de se trouver dans le train bondé, pour autant il n'y a aucune animosité, aucune mutualisation du mal-être comme en Europe, et tout le monde met du sien, ça ne durera que quelques dizaines de minutes, on va patienter.

Arrivé à Jiyugaoka, je découvre un passage à niveaux pour piétons, avec barrière qui se baisse et clignotant rouge, qui coupe le trottoir à la sortie de la gare. On est en fin d'après-midi, les gens rentrent du travail, la foule éclate en étoile devant la station et disparaît dans les rues, toujours avec cette démarche accélérée, ce regard concentré, déterminé, très impressionnant. Je réalise que j'ai déjà adopté cette même attitude, et même si je ne sais pas ce que pensent ces tokyoïtes qui rentrent chez eux en semblant si préoccupés, mais moi je pense : le temps va me manquer, je suis en retard, il faut que ma vitesse dépasse celle du globe, que ma vitesse dépasse la vitesse du temps qui coure et m'attire vers ma mort inexorablement, je vais manquer de temps et c'est très grave.

J'avais dessiné un plan sur une feuille de papier pour être sûr de trouver le magasin et en effet je le localise rapidement. À la sortie de la station, il faut prendre la rue presqu'en face, légèrement à gauche, et avancer sur une centaine de mètres, puis à côté d'une vitrine exposant des meubles ultra-modernes, une petite porte ouvre sur un escalier très raide, on le monte, et au premier étage, à gauche, on pousse une petite porte et la caverne musicale se trouve là. C'est une pièce de quinze mètres carrés contenant du sol au plafond des boîtes à musique en laiton, de toutes les tailles, avec toutes les décorations possibles, certaines insérées dans des coffrets de bois, d'autres accolées à diverses objets de décoration comme des figurines d'animaux. À la caisse, une petite femme âgée, très aimable, mais qui ne parle absolument pas un mot d'anglais. Je lui fais comprendre malgré tout par gestes que j'aimerais écouter cette boîte-ci, et celle-ci, et aussi celle-ci. Les plus petites, je peux les manipuler tout seul, les plus grandes, les plus belles et les plus complexes, elle les fait tourner pour moi. L'une d'elles, vendue plusieurs dizaines de milliers de yens, c'est-à-dire plusieurs centaines d'euros, est un coffret de bois vernis de la taille d'une boîte à chaussures : quand on l'ouvre le cylindre se met à tourner seul et joue, pendant environ une minute, un air musical avec plusieurs voix opérant en canon. J'applaudis, la vieille femme sourit. J'achète finalement trois petites boîtes à quelques centaines de yens chacune.

Une petite heure de trajet pour revenir à Iidabashi, où je m'arrête pour la première fois devant le panneau dressé à quelques mètres de mon appartement et qui contient un plan du quartier signalant les lieux de regroupement et d'évacuation en cas de tremblement de terre. Les instructions sont écrites à la fois en japonais, en anglais et en coréen. Les japonais sont très organisés, tout a été prévu, ce genre de panneau est à la fois inquiétant et rassurant. Il rappelle que le Japon est une terre à la merci des catastrophes naturelles, tremblements de terre et raz-de-marée. D'un instant à l'autre tout peut disparaître, il faut être préparé. Comme disent les catholiques, tu ne connais ni le jour ni l'heure de ta mort, ça pourra être à tout moment. La vie est fragile, terriblement fragile.