Sommeil sans nuages comme chaque nuit, réveil vers 5h avec le soleil, petit déjeuner grâce aux ingrédients que j'ai pu trouver à la supérette, café instantané, fruits vendus à l'unité, et les fameuses viennoiseries françaises d'imitation emballées sous cellophane, mais peu importe, je suis à Tokyo et la ville m'attend pour une nouvelle journée, elle m'ouvre ses bras.

Aujourd'hui, je prends le métro jusqu'au quartier Nihonbashi. Sur le quai d'arrivée, je m'égare et me retrouve à l'intérieur d'un grand hôtel de luxe, une des sorties du métro mène en effet directement à sa galerie marchande. Je suis surpris de voir comme on peut facilement se retrouver au cœur d'un de ses lieux de grand luxe sans croiser un vigile ou un portique de sécurité, ce pays est pacifié, ouvert, rien à voir avec la France et ses forces de sécurité omniprésentes. Je découvre les vitrines de magasins raffinés, rien d'ostentatoire, beaucoup de goût, le long d'allées au sol de marbre avec un éclairage tamisé à dominante orange. Enfin je trouve un escalier mécanique qui me mène à l'air libre. Tout autour de moi s'élèvent des buildings et presque des gratte-ciels. On est dans la ville la plus sismique du monde et il y a des buildings, certes limités à une cinquantaine d'étage, mais c'est tout de même surprenant.

C'est le quartier des affaires, des banques et des assurances. Le Japon est la deuxième puissance économique mondiale grâce à son activité financière, la bourse de Tokyo et son indice boursier Nikkei mènent le monde avec Wall Street et la City de Londres, c'est ici que l'argent passe, c'est ici que le pouvoir circule. Je remonte les longues avenues vers le quartier Kyobashi, toujours aussi peu d'embouteillages, le trafic automobile est fluide, pas de foule de piétons non plus, sensation de grande liberté parce que l'espace n'est pas fermé, les buildings ne sont pas collés les uns aux autres, il y a toujours des bâtiments moins hauts, des espaces entre eux, des ruelles moins construites qui rompent la verticalité. Je vois des grues de construction assez curieuses, très différentes des grues françaises, leur contrepoids est ici situé en hauteur, à trente mètres du sol. Tout le quartier semble en travaux, on bâtit plusieurs nouveaux immeubles, aucune impression de crise économique, plutôt la suractivité et le futur en marche. 

Je cherche un magasin où acheter un stylo-plume japonais, l'une des trois marques grand public. J'entre dans un magasin Maruzen, une chaine de librairies, je visite les rayons, je regarde longuement les couvertures et les dos revêtus de ces caractères qui pour la plupart ne signifient rien pour moi. Leur mystère me plait, je trouve les kanjis bien plus beaux que nos lettres romanes, je ne sais pas si les japonais ont la même attirance pour les mots écrits en romanji, je ne pense pas parce que l'apprentissage de l'anglais est obligatoire à l'école et donc ils connaissent déjà ces signes, d'ailleurs peu nombreux, toujours les mêmes, vingt-six possibilités, pas une de plus. Je monte à l'étage littérature étrangère, je cherche la partie French, je regarde les auteurs les plus représentés : Proust, dont la liste des volumes composant la Recherche du Temps Perdu est imprimée sur un pense-bête scotché sur le rayonnage, mais aussi Maupassant, et enfin Françoise Sagan, tous en édition de poche.

Je vais demander où à l'accueil se trouve le rayon des stylos, les jeunes vendeuses, très belles, souriantes, ouvrent de grands yeux quand je leur parle en anglais, elles rient, s'agitent, me font des signes et me demandent d'attendre, elles reviennent avec un de leur collègue, lui aussi très jeune, je devine que c'est lui qui parle le mieux anglais. Mais quand je lui pose ma question dans la langue de Shakespeare, il me répond désolé, et avec un accent presqu'incompréhensible : "No speak french !". J'aurais dû apprendre un minimum de japonais. Finalement je sors de ma poche un stylo, nous nous comprenons, tout le monde rit, le rayon est situé au sous-sol.

J'achète mon stylo-plume, le premier prix avec une plume en or, environ le tiers du prix français pour un modèle équivalent, son corps en résine est bleu marine et sa pointe est jaune. De nouvelles charmantes vendeuses me préparent le paquet, tamponnent avec un hanko mon ticket de caisse, j'ai en cadeau un paquet de cartouches d'encre, un petit cahier d'écriture dont je découvre vite que le papier est merveilleux de douceur, un papier japonais inconnu en Europe, ainsi qu'un étui rigide, et un emballage cadeau dont on me demande de choisir la couleur sur un présentoir, el tout remis avec mille sourires. Au Japon, le client est roi, c'est un plaisir de faire des achats ici.

Je repars, je marche encore longuement dans le quartier et j'arrive je ne sais trop comment à la gare centrale de Tokyo, en pleins travaux de rénovation, notamment sa très belle façade de brique qui date de 1914. C'est là que je prends le train JR pour rentrer à l'appartement. Sur le trajet, il y a un changement à Akihabara, mais sur place je ne trouve pas le quai et je sors par inadvertance de la station. Je me retrouve en plein milieu de ce quartier mondialement connu pour ses salles de jeux et ses magasins d'électronique. Grand cohue, première fois que je vois autant de foule et de touristes, des occidentaux, j'entends pour la première fois parler anglais, français, allemand. J'ai l'impression qu'en deux stations de JR j'ai changé de monde, beaucoup de jeunes, tous avec des allures vestimentaires très élaborées, très réussies, omniprésence des affiches publicitaires géantes et des jeunes femmes démonstratrices déguisées en héroïnes de jeu vidéo. Il faudrait que je me lance à la découverte d'Akihabara, mais là je ne peux plus, mes jambes m'abandonnent, il faut rentrer, se reposer, dormir une petite demi-heure avant de ressortir dîner dans la nuit qui arrive déjà.