Aujourd'hui je me rends dans Fukagawa, c'est un des plus anciens quartiers de Tokyo. Je prends le métro jusqu'à la station Kiyosumi-Shirakawa, c'est direct depuis Iidabashi. Je vois défiler toutes les stations, je lis leurs noms merveilleux inscrits en petits caractères romains sous les kanjis, j'aime tous ces noms, la voix féminine du haut-parleur les prononce au moment où la rame entre dans la station, je les apprends et j'apprends leur prononciation sans même m'en rendre compte, et donc depuis Iidabashi il y a Kasuga, Hongo-Sanchome, Ueno-Okachimachi où je me suis arrêté hier, Shin-Okachimachi, Kuramae, Ryogoku, Morishita, et Kiyosumi-Shirakawa ma destination.

Fukagawa est un des plus anciens quartiers de Tokyo et la ville a beau avoir été détruite plusieurs fois, par le tremblement de terre de 1923 puis par les bombardements de 1945, et en réalité chaque fois surtout par les incendies consécutifs, tous les édifices semblent avoir été reconstruits, non pas à l'identique, mais sur le même plan, comme si à l'endroit exact où s'élevait une maison de bois de deux étages on avait reconstruit une maison de briques de deux étages, puis par-dessus une maison de béton de même taille et de même superficie. Les constructions dans les petites rues adjacentes à l'avenue principales ne sont pas trop élevées, on se croirait dans une petite ville. Le musée Fukagawa Edo contient, dans une unique et immense salle, une reproduction grandeur réelle d'un quartier entier du début du XIXe siècle, quand Tokyo s'appelait encore Edo. C'est saisissant de se promener dans ces rues d'époque, le long de ces constructions anciennes, tout est en bois, on peut entrer dans les commerces, dans les maisons, marcher dans les pièces, toucher les meubles et les objets. Voilà le quartier Fukagawa d'avant l'ère Meiji (1868) et l'ouverture à l'occident, le Japon a bondi dans le futur en quelques années, il le fait encore aujourd'hui, le pays du soleil levant vit déjà dans le futur, déjà dans le XXIIe siècle, j'en ai l'intuition.

Je ressors du Musée Fukagawa Edo et je reviens au XXIe siècle. Je veux aller visiter cette fois la partie du quartier où a vécu le poète du XVIIe siècle Matsuo Bashô (1644-1694). D'après le plan je dois remonter toute l'avenue puis passer un pont. Je marche longtemps, je fatigue, je m'achète un soda sucré à un distributeur automatique, je comprends maintenant l'utilité de ces sortes de stations de ravitaillement des corps installés dans les rues tous les cent mètres. Enfin je passe un pont, le quartier change lentement d'aspect, les grands immeubles espacés de l'avenue cèdent la place à des petites maisons entourées de quelques immeubles, jamais très haut dix étages maximum, mélange d'épiceries, de commerces modestes, de boutiques anciennes, et de banques ou d'assurance. Je ne trouve toujours pas le musée, je reviens sur mes pas, je repasse le pont, je m'enfonce plus avant dans les rues adjacentes, je longe le canal, et finalement je comprends le plan, j'étais trop loin à l'Est, je ne longeais pas la bonne rive, j'étais le long du canal et non le long de la rivière. J'arrive enfin à la rivière Sumida, vaste, sinueuse. À droite, un pont suspendu en acier, façon Eiffel et peint en vert, je le franchis et presqu'aussitôt, deux rues plus loin, je découvre un petit sanctuaire Bashô.

Je réussis à lire le nom du poète sur les étendards : les deux premiers kanjis, Bashô qui signifie "Bananier", le surnom qu'il s'est donné. Dans un petit autel ont été disposées des statues d'animaux. Je suis heureux, je récite intérieurement comme prière un haïku de Bashô, je sais que j'ai déjà accompli les neuf dixièmes de mon voyage intérieur.

Maintenant je cherche le Musée Bashô, je sais qu'il n'est pas loin, mais impossible de le trouver, je marche, je tourne, je me perds, et finalement je le trouve enfin lui aussi. Parmi les manuscrits et les peintures exposés dans les salles, un objet me parle immédiatement : la grenouille de pierre de Bashô. C'est une sculpture magnifique, la grenouille semble figée dans la pierre, et pourtant on la voit prête à sauter, c'est une pierre vivante, une pierre qui va exploser et devenir une grenouille jaillissante.

L'histoire de cette grenouille de pierre est extraordinaire. Bashô avait écrit un de ses plus beaux poèmes, qui, traduit en français, dit à peu près ceci : "Dans le vieil étang / Une grenouille saute / Un ploc dans l'eau", et un jour un admirateur lui offrit une grenouille en pierre, sculptée dans un gros galet, et à peu près de la taille d'un chat. Bashô aimait cette grenouille de pierre, c'était son objet fétiche, mais un jour on lui la vola, grande tristesse. Il y a un siècle, on a retrouvé la grenouille de pierre dans un fossé du quartier, et à présent elle est exposée sous une cloche de verre au dernier étage du musée Bashô.

En sortant du musée, je monte jusqu'au promontoire installé à l'angle où le canal se jette dans la rivière Sumida. Une petite sculpture de bronze du poète a été érigée là. À sa droite un bassin avec des carpes rouges, à sa gauche des petits bambous. Bashô est assis en tailleur, son regard porte loin, il est tourné vers la Sumida, il sait que ses eaux se jettent, un peu plus loin à gauche, directement dans l'océan Pacifique, qui lui-même quelque part à l'extrême sud du sud, s'affronte à l'océan Pacifique, et les eaux ainsi font le tour du globe sans jamais s'immobiliser. Voilà, fructueuse journée, je peux rentrer chez moi, manger, lire et dormir.