Ce matin je prends la même route qu'hier mais je continue plus loin le long de Waseda Dori, je vais jusqu'à la passerelle, je grimpe les escaliers, je la franchis. De l'autre côté se trouve une des entrées du parc Kitanomaru derrière les douves qui marquent le début du Palais impérial, je ne pensais pas qu'il était si près de mon appartement.

Passé le pont, sur la droite une immense porte de bois sombre s'ouvre dans l'enceinte. Plus je me rapproche, plus la muraille semble grandir. Les pierres qui la composent sont énormes, de couleur sombre et chacune d'une teinte différente, il me semble que le mur est légèrement penché, comme sur les forteresses Vauban, sauf qu'ici les dimensions sont sans rapport. On jurerait que cette muraille est le poitrail d'un léopard géant qui s'est assoupi, et à nouveau je me sens frisonner en franchissant la porte. De l'autre côté plusieurs statues de chiens ont été érigées puis la route descend vers des espaces verts et aussi une salle de concert moderne, et plusieurs voitures autorisées circulent sur des routes sinueuses, des taxis, des livreurs, des véhicules de police. Il fait beau, presque chaud pour un début de printemps, je décide d'acheter une boisson sucrée dans un de ces distributeurs automatiques que l'on trouve tous les cents mètres au Japon. Tout est écrit en kanji, j'hésite, je choisis une bouteille de plastique dont l'étiquette arbore une orange. La bouteille que j'obtiens est très chaude, presque bouillante, quand je l'ouvre je comprends qu'il s'agit de thé, et que dans ces distributeurs il y a deux sortes de bouteilles, celles signalées en bleu, fraiches, et celles signalées en rouge, chaudes. Le thé sucré me redonne des forces, je découvrirai plus tard que beaucoup de boissons, ou de biscuits, ou de yaourts, vendus au Japon contiennent des vitamines.

J'ai maintenant assez de forces pour aller plus loin à pied. Je continue tout droit jusqu'à une seconde voie rapide et de l'autre côté se trouve une nouvelle enceinte et une nouvelle porte, cette fois fermée, c'est la partie du Palais impérial interdite au public, je dois cette fois faire demi-tour. J'ai en poche l'adresse d'une boutique de stylos-plumes que je voudrais aller visiter, situé dans le quartier Jinbocho, ce n'est pas très loin, il faut remonter un peu au nord. Une fois sur place, je tente de comprendre la numérotation des rues, elle me parait ressembler à celle de Venise, des numéros distribués non par rue mais par quartier entier, mais pourtant impossible de retrouver l'adresse du marchand de stylos-plumes. C'est le quartier des bouquinistes. J'entre dans un des magasins de vieux livres, on me regarde comme un extra-terrestre. Depuis trois jours, tout le monde partout me dévisage, je suis le gaijin, l'étranger, impossible pour moi de me faire passer pour un autochtone au Japon, curieuse sensation, j'ai l'impression que tout le monde me voit. J'examine un à un, sans les toucher, les livres et les estampes vendus par le bouquiniste. Le contenu de sa boutique me laisse désemparé, partout sont empilés des centaines d'ouvrages, de papiers anciens, de gravures, tous recouverts de cette écriture qui est pour moi vide de sens parce que je n'ai pas appris la langue. C'est comme un univers entier, dont la densité est maximale, qui m'est donné à voir mais dont l'accès m'est interdit, comme si on me disait : voilà tout ce que tu ne pourras jamais savoir.

Plusieurs fois je passe sous des rocades à double voie qui ont été construites par-dessus les avenues et entre les immeubles, comme si cette mégalopole utilisait non seulement l'espace horizontal mais aussi l'espace vertical, et parfois même j'emprunte des passerelles qui enjambent des rocades enjambant elles-même des rues. Nous sommes lundi mais la circulation reste fluide et je n'ai pour l'instant pas vu d'embouteillages monstres, les trains de banlieue et les métros remplacent les voitures, ce que j'ai pu voir le premier jour en passant par Tokyo Station me fait supposer que si embouteillages il y a, ils se passent entre piétons, dans les couloirs sous terre et sur les quais aux heures de pointe. Je me lancerai à l'assaut du métro dès que j'aurai totalement effacé le décalage horaire, que j'aurai suffisamment étudié les plans, et que j'aurai trouvé le courage d'affronter à nouveau l'inconnu.

Je marche depuis plusieurs heures et je réalise que je me suis trop éloigné de ma base. Même si je n'ai pas quitté les grandes avenues, il faut faire demi-tour. Les crampes arrivent au moment où j'aperçois enfin mon quartier avec la passerelle bleue d'Iidabashi. J'aurai pu prendre un taxi, plusieurs fois j'en ai vu s'arrêter au signal d'un passant. C'est une scène qui me semble magique : la voiture verte, toujours une Toyota ou une Honda à l'allure un peu démodée, grande calandre à l'avant et grand coffre plat à l'arrière, s'arrête sans prévenir et pourtant sans heurt, c'est un écart rapide et souple, c'est une décélération élégante, typiquement japonaise, et elle se colle au trottoir et soudain, la voiture à peine arrêtée, la portière arrière s'ouvre toute seule. L'ouverture automatique est commandée par le chauffeur, de sorte que le client monte immédiatement sans devoir faire d'effort supplémentaire, et le taxi repart aussitôt et il emmène son précieux colis à destination. Lorsque j'en saurai plus j'emprunterai moi aussi des taxis japonais, je sillonnerai la ville comme si mon œil la zébrait.