J'ai étudié le plan du quartier et j'ai trouvé un chemin le long duquel je ne peux pas me perdre. Il fait beau ce matin, je rejoins par une rue transversale la grande voie Kagurazaka. C'est le centre du quartier, c'est là que se trouvent des salles de jeux et des chaines de fast-food, des magasins de cadeaux, et même des boulangeries pour expatriés puisque Kagurazaka est le quartier préféré des français de Tokyo.

Au bout de Kagurazaka je continue jusqu'au canal que je traverse. A gauche, il y a l'entrée de la station de métro et de trains Iidabashi, hall ouvert d'où entrent et sortent sans arrêt des dizaines de gens pressés. Je vais aller tout droit jusqu'au tout début des jardins du Palais impérial, ce n'est pas si loin, la route oblique mais si je ne la quitte pas je ne me perdrai pas. Le mélange d'immeubles de bureaux ultra-modernes et hauts de dix étages avec de petites maisons individuelles est surprenant. Il y a beaucoup d'espace, des trottoirs assez larges, un ciel ouvert aux regards, plusieurs allées entrant dans des résidences avec souvent des petits panneaux indiquant que les vélos ont interdiction de stationner là. Cette rue sinueuse s'appelle Waseda Dori, je remarque que tous les panneaux indicateurs sont rédigés à la fois en kanji et en caractères romains, et lorsqu'il n'y a que du japonais, les pictogrammes sont explicites. J'arrive sur une place avec sur la droite un parc dont l'entrée au sommet de quelques marches est gardée par de grands chiens de pierres. Pour y pénétrer je dois passer sous un immense torii métallique de couleur sombre. J'imagine qu'il fait vingt mètres de haut, il me parait vraiment gigantesque, on doit le voir de très loin, je le franchis en tremblant intérieurement.

Passé le torii, s'ouvre une grande esplanade de terre battue sur laquelle sont disposés des arbres et d'anciens lampadaires de pierre, très beaux. Des brocanteurs y ont déballé sur le sol leurs marchandises. Je me souviens qu'on est dimanche en effet, le jour de la brocante m'avait-on dit. Je déambule entre leur marchandise, j'admire les vieux objets, c'est une sorte de vide-grenier, les prix sont modiques, les objets sont exactement ceux que l'on trouve sur les marchés à la brocante de France, mais ici tout vient d'asie, tout est gravé en kanji. Il y a de tout, des vieux jouets, de la vaisselle dépareillée, des lampes, du linge, des pièces de monnaie anciennes, de petits meubles, des montres, des stylos-plumes. Je repère des hanko, des sceaux en pierre. Ce sont des rectangles sur l'extrémité de laquelle a été gravée en creux la signature de son propriétaire, pour qu'il l'appose sur les documents officiels. Certains sont magnifiques, et vendus chers. Il y en a un en pierre verte, peut-être une sorte de jade, qui semble moins précieux. Je demande "Ikura ?", le prix reste abordable, je dis au vendeur que je le prends, je lui explique que je suis français, sans un sourire il me dit qu'il va faire une ristourne sur le prix annoncé. Merci beaucoup.

Je ressors du parc. Au bord de la place il y a une double voie rapide que les piétons ne peuvent franchir que par une passerelle. Je décide de ne pas aller plus loin pour aujourd'hui. Comme je sais que je me perds partout, j'ai de grands principes comme celui de toujours préparer d'avance mon trajet, et ou défaut, de rester dans la même rue et ne pas obliquer d'un côté ou de l'autre, parce que je confonds ma droite et ma gauche et que j'oublierais dans quel sens j'ai tourné. Je reviens par la même route qu'à l'aller, il y a assez peu de monde ce matin, peu de piétons, quelques vélos, quelques taxis verts avec leurs chauffeurs en gants blancs et qui roulent très prudemment comme toutes les voitures ici.

Je retrouve facilement l'appartement et je réalise que peu à peu j'apprends à reconnaître les rues de mon nouveau quartier, je prends l'habitude de marcher à gauche sur les trottoirs pour ne pas gêner les piétons qui arrivent en face, puisqu'au Japon les voitures roulent à gauche, je ne traverse la chaussée que sur les passages piétons et uniquement lorsque le panneau lumineux affiche un petit bonhomme vert, je me coule dans le rythme souple de cette ville et ce pays si organisé que la vie ici devient un exercice d'une grande facilité.

Les effets du décalage horaire sont encore présents en moi, je rentre m'allonger pour lire, et il faut aussi que je m'acclimate à cette nouvelle existence japonaise, simplifiée et optimisée, avec réveil le matin à 5h parce que le jour est là tellement tôt, et dîner le soir à 18h30 parce qu'on meurt de faim. Je prends l'habitude des plats préparés et frais de la supérette, parfois des sortes de bento, parfois de simples maki. Je tente de regarder la télévision mais je ne trouve que des jeux télévisés caricaturaux, je lis ou j'écris ce journal. Je dîne puis je me couche et, sur le lit au matelas si dur, avec sa couette nouée astucieusement sur le côté, les rideaux tirés à demi pour être réveillé par le soleil levant, le premier soleil de toute la planète, je dors comme si je vivais mon dernier sommeil, le meilleur, un sommeil éternel.