Lorsque je me présente au concierge de l'immeuble, je lui règle le mois de loyer en liquide. Il est assis derrière un comptoir et compte tous mes billets soigneusement. Le hall est en marbre, pas très grand, peu éclairé, dans mon dos il y a les deux petits ascenseurs, à gauche un mur, à droite la porte vitrée automatique de l'entrée et juste avant un petit salon avec des fauteuils et surtout trois distributeurs automatiques, l'un pour les boissons, l'autre pour les bols de nouilles instantanés, le dernier pour les biscuits et les barres vitaminées. Le concierge me rend la monnaie et me remet la facture qu'il tamponne avec un petit hanko, un sceau qui imprime un kanji rouge au bas de la feuille. Arigato gozaimass, merci beaucoup. Il s'incline, je l'imite en souriant, les gens sont si aimables ici, absolue courtoisie, côtoyer des êtres humains dans ce pays est tellement reposant.

J'introduis la clé magnétique et je découvre le petit appartement. Devant moi se trouve un espace de lino d'environ un mètre sur lequel sont posés des pantoufles de cuir, je me déchausse et les enfile pour aller plus loin dans l'appartement. Le sol est en parquet, à gauche la salle de bain surélevée, à droite l'espace cuisine, évier, réfrigérateur, bouilloire et four à micro-ondes. Un extincteur couvert d'instructions en japonais est fixé en hauteur sur le mur. Au bout du couloir, une porte vitrée ouvre sur une pièce avec un lit, un bureau et un meuble bas qui contient la vaisselle et sur lequel sont posés une télévision ultra-plate et le boitier de connexion au réseau. Il y a enfin deux chaises de bois avec assise en cuir. C'est parfait. J'essaie le lit, il est très dur, excellent, j'aime dormir sur le dur. Je ferme les yeux quelques minutes, je suis heureux d'être ici.

Je préviens l'autre bout de la planète, j'écris aux proches que je suis bien arrivé, huit heures de décalage, ils sont en retard sur moi, là-bas il est quatre heures du matin. Puis je décide d'aller marcher dans le quartier. En sortant de l'immeuble, je remarque l'étrange portique qui ouvre sur la rue, on dirait un torii, le portail à l'entrée des sanctuaires shintoïstes. Je fais attention à ne pas me perdre, je prends des photographies des croisements dès que je change de rue pour être sûr de pouvoir retrouver mon chemin. J'entre dans un konbini, une supérette, pour faire quelques courses, rangement parfait, espacé, clair, des centaines de types de nouilles différentes, des centaines de yaourts, des centaines de boissons énergisantes, de thés et de cafés, des plats préparés frais et à prix modiques emballés dans leurs barquettes transparentes. Je trouve même des croissants réputés français, ainsi que des stylos, du papier, des enveloppes.


Je suis très fatigué mais je ne dois pas dormir, je dois attendre le soir, mettre mon corps dans les rails de ce nouveau fuseau horaire. Je lis un peu et je réalise que déjà le jour décline, et à cinq heures très vite il fait nuit, presque en quelques secondes l'obscurité est là, la pièce est remplie d'ombres. De l'extérieur parviennent les lumières de lampadaires mais peu de bruits, l'appartement est sur l'arrière et la rue est peu fréquentée. Il me semble que le nombre de voitures à Tokyo est inférieur à celui des grandes villes françaises, il y a beaucoup de vélos, de taxis, de petites fourgonnettes électriques, peu de motos ou de scooters vrombissants, aucun cri de fous furieux, seulement le mouvement silencieux, la course rapide de ces livreurs et ces salariés cravatés qui courent ou marchent d'un pas démesurément accéléré, en retard, toujours en retard. Tout est rapide ici mais moi je suis encore très lent, douze heures d'avion de l'ouest vers l'est, le mauvais sens, à rebours du soleil, je paie le prix du temps.

Quand je sors manger, vers six heures trente, je pense avoir des difficultés à trouver un restaurant déjà ouvert mais au contraire, ils sont tous déjà pleins. Je découvre que les japonais dînent très tôt. Comme j'ai besoin de me sentir chez moi, je choisis un restaurant italien et je prends des linguine aux scampi, un des plats que je préfère manger à Venise. Hélas il s'agira seulement de pauvres spaghettis avec deux langoustines; comme il est facile de mentir aux gens à dix mille kilomètres de l'Europe. En revenant à l'appartement, je croise des livreurs qui poussent en courant leurs chariots de colis, leur énergie me semble désespérée, comme si leur vie dépendait de chaque livraison, et je comprends qu'il s'agit de conscience professionnelle, que pour le eux le travail c'est la vie, et je suis comme eux, mon travail c'est ma vie, tenir ma place dans l'univers, tout dépend de moi, je suis le maillon qui ne doit pas céder, je dois tenir, ne jamais m'écrouler malgré la fatigue, résister et triompher, livrer mon colis. Mais ma mission, à cette seconde, c'est dormir, et je sombre, soulagé, heureux, dans mon sommeil japonais.