Je marche sur le sol japonais mais je n'ai pas encore vu le ciel (*). Je suis les méandres des couloirs aéroportuaires, je me présente à l'immigration, on prend ma photographie et mes empreintes digitales, je passe à la douane, décontraction et politesse du fonctionnaire, il me demande ma profession, écrivain, alors vous allez écrire sur le Japon, oui j'espère, sourires, je sors enfin dans le hall des arrivées, pas très grand, et je me retrouve devant le panneau des vols, je ne parviens pas à déchiffrer la ligne du vol Air France, un mois plus tard je saurai lire Paris, France, et plusieurs autres mots.

Si j'en crois ma montre, une journée entière s'est écoulée depuis que j'ai quitté la France, nous sommes le matin et une nouvelle journée commence. Je m'assois dans le hall désert, je consulte mes notes pour rejoindre le centre de Tokyo, il y a trois ou quatre moyens de transport possibles. L'aéroport de Narita est à 60 km de Tokyo et une fois dans la capitale il faudra encore gagner le quartier de Kagurazaka où j'ai loué l'appartement. Je choisis le Narita-Express, train rapide qui rejoint le cœur de la capitale en quarante-cinq minutes. J'aurais bien pris le tout nouveau Skyliner, trente minutes de trajet, mais je ne l'ai pas trouvé.

Le train sort des tunnels et je découvre enfin la campagne japonaise, beaucoup d'arbres, peu de terres cultivées, au début quelques maisons seulement, puis de plus en plus nombreuses, et bientôt ce ne sera plus que des faubourgs et des immeubles bas, une immense banlieue, le début de Tokyo. J'ai très peu dormi dans l'avion, je ressens des vertiges, je mange un peu, je bois, il faut tenir, le plus dur reste à faire, évoluer dans Tokyo, trouver mon logement. Et avant ça, descendre du train au bon arrêt.

À Tokyo Station, la gare de Tokyo, je suis jeté dans la folie japonaise, haute mer de la plus grande mégalopole du monde. Une hôtesse de l'accueil me vend le ticket pour le train de banlieue JR, Japan Rail et me donne un plan avec les stations, il y a deux changements de ligne, ça me semble incompréhensible sur le moment, je cherche la ligne, puis le quai, je ne trouve pas. J'arrête un passant, on m'oriente, puis un deuxième, un troisième. Chaque fois, le visage fermé de l'homme s'ouvre et il m'aide, nous parlons un anglais lourdement déformé, latinisé pour moi, orientalisé pour lui. Je me trouve des aides pour chaque quai, puis chaque train, puis chaque changement de ligne. Ils m'accompagnent, m'orientent, me remercient, s'inclinent. Ils me sauvent. Sans eux, je ne m'en sortirais pas, je m'écroulerais de fatigue et je disparaitrais dans les tréfonds de Tokyo. Je n'ai jamais vu des gens aussi serviables avec un inconnu, j'ai honte en pensant au comportement fréquent des parisiens avec les touristes de passage.

Station Iidabashi, sortie Est, j'arrive à l'air libre, enfin j'ai le ciel au-dessus de ma tête. Je suis épuisé mais il faut encore trouver l'appartement. Sur le plan tout semblait simple mais ce qui me fait face est une réalité à trois dimensions avec du bruit, des odeurs, une grande douceur de l'air, des passants pressés, des grandes avenues avec des voitures, des ambulances, des taxis, des vélos sur les trottoirs, des marquages étranges partout sur le sol.

Je cherche comment traverser les avenues mais je ne vois pas de passages piétons, les badauds qui marchent pourtant très vite, qui courent même pour certains, paraissent sortir de nulle part et disparaitre soudain derrière un immeuble ou un pilier de pont. C'est comme si je ne parvenais plus à voir ni à droite ni à gauche, mais seulement devant moi, et précisément devant moi il y a cette passerelle pour piétons peinte en bleu et qui enjambe le vaste carrefour. Je ne vois pas d'autre issue, je dois monter ces escaliers avec ma grande valise à roulettes puis redescendre là-bas de l'autre côté, si tant est que mon appartement soit bien là-bas. Je le fais. Une fois en bas de l'autre côté, je réalise que ce n'est pas le bon côté, je fais le chemin inverse, je demande ma route, je comprends que j'avais pris la bonne voie, je refais une troisième fois la traversée. J'aperçois enfin en bas les passages piétons peints sur la chaussée et qui permettaient de traverser facilement sans monter sur la passerelle, je suis vraiment épuisée, et en nage, j'ai vraiment très chaud.

J'ai toujours été incapable de m'orienter, que ce soit à Bordeaux ou à Tokyo, je me perds dès que j'évolue dans un quartier que je découvre pour la première fois, dès que je marche dans des rues qui ne me sont pas familières. Enfin, j'arrête un groupe de jeunes, dont aucun ne parle un anglais que je comprenne, mais l'un d'eux se désigne pour m'accompagner jusqu'à l'appartement. Le jeune homme prend la feuille sur laquelle est imprimée l'adresse, il téléphone au concierge, il parle, il demande où ils sont installés, il se tourne vers moi : "Marc-san ?", il me dit qu'ils m'attendaient. Il me quitte devant l'entrée de l'immeuble, j'aime déjà ce quartier et toute cette ville, mélange d'immeubles de béton et de petites maisons qui paraissent construites en carton, au milieu de ruelles sinueuses, urbanisme anarchique et astucieux. Je suis enfin chez moi.

(*) Ce texte est le journal d'un voyage effectué au Japon en 2012 dans le cadre du programme "Missions Stendhal" de l'Institut français.