Je reste sous le choc, tout juste terminée la lecture du prochain roman de Jean Echenoz, 14 (Ed. de Minuit, 128 p., 12,50 €, à paraître le 4 octobre).

Incroyable et immense livre, dont le sujet est la guerre de 1914-1918 vue au travers de cinq hommes et une femme, et plus particulièrement deux hommes, et même plus précisément un seul (le livre se resserre magnifiquement en avançant). Rebondissements, échanges codés à quelques pages de distance, accélérations, incises poétiques, violence, errance, compassion, abnégation, le tout en interaction et en perpétuel mouvement, la construction de 14 est absolument superbe.

Chacun des quinze chapitres est un petit chef d'œuvre avec des scènes extraordinaires qui s'impriment sur le front du lecteur, comme le combat aérien et son issue scellée en moins de cinq lignes, ou les scènes de massacre dans les tranchées, descriptions vraies et pourtant supportables, notamment les gaz dont on découvrira à la fin les conséquences, ou le chapitre sur les animaux, notamment ceux qu'on mange en temps de guerre, ou la fameuse blessure de guerre dont il ne faut rien dire d'avance mais qui bien sûr renvoie au frère, qu'est-ce qu'un frère et comment on pense à lui, ou le déserteur en plein printemps, et ce que va vouloir dire pour lui le printemps.

Partout une absolue maîtrise de la narration, une grande rapidité, comme une fulgurance majestueuse, avec deux lignes parfois pour tout faire basculer, une impression de survol, de sagesse. L'humour d'Echenoz est encore présent mais cette fois assourdi et plus grave, une sorte d'humour tragédien.

Il y a dans ce court livre une ampleur folle, c'est un livre-monde qui révèle soudain, comme si Echenoz avait obtenu le manuel de démontage, la mécanique vraie des choses et donne à voir l'absurde unité de la vie.

Jean Echenoz a passé un palier, il est devenu un auteur nouveau et d'une importance encore plus grande qu'avant, il a écrit un chef d'œuvre et il y aura pour tout le monde un avant et un après 14.

Si je parle dès maintenant de ce roman qui ne sera pourtant mis en vente qu'en octobre (pourquoi Minuit impose aux lecteurs une attente si longue ?), c'est d'abord parce qu'il est impossible de garder le silence sur ce livre une fois qu'on l'a lu, et ensuite parce qu'en tant que romancier, et romancier actuellement au travail sur un nouveau livre, il chamboule toutes mes certitudes, il rebat les cartes. Quand je me compare au Jean Echenoz nouveau, je réalise que je ne suis même pas un débutant, ni même un enfant, mais tout juste un nourrisson, et qu'il faudra encore au moins quarante ans pour que j'arrive moi aussi dans la force de l'âge du romancier.