Découverte du livre de Sophie Calle Aveugles (Actes Sud, 108 p., 79 €) paru fin 2011.

La vie des aveugles m'attire depuis toujours. Je sais que la cécité est pour moi une éventualité et sa perspective ne me fait pas peur. Plusieurs grands écrivains sont devenus aveugles (Homère, Milton, Montesquieu, Joyce) et chaque fois que j'écris, j'écris les yeux fermés. En tant qu'auteur, le monde que je décris est en moi, pour la plus grande partie mes livres futurs ne doivent que peu de choses à ce que je vivrai, je raconte surtout ce dont je me souviens et ce dont j'ai rêvé. Quand je croise dans la rue un aveugle se promenant seul avec une canne blanche, j'admire son courage et sa liberté conquise sur le monde des voyants. Ce que les aveugles vivent m'intéresse au plus haut point.

Aveugles est un livre rare, comme tous les livres de Sophie Calle. Elle a interrogé des aveugles et elle reproduit leur réponse en vis-à-vis de leur portrait photographique. Il y a trois parties correspondant à trois projets successifs échelonnés sur vingt-cinq ans. Dans "Les aveugles" (1986), elle demande aux aveugles ce qu'est pour eux la beauté. Dans "La couleur aveugle" (1991), elle demande ce qu'ils perçoivent. Dans "La dernière image" (2010), elle demande ce qu'ils ont vu pour la dernière fois.

Il faut redire, pour ceux qui l'ignoreraient encore, combien Sophie Calle est un écrivain puissant : ses textes sont d'une brièveté et d'une force incroyable. Ces phrases des aveugles, elle les a choisies, réécrites, mises en forme, et au final elle crée une littérature qui nous confronte à ce qu'est la vision. La vision, c'est d'abord la pensée intime, la vraie vie intérieure. Les textes les plus troublants sont bien sûr ceux de la dernière partie du livre, les personnes ayant subitement perdu la vue et racontant la dernière image qu'ils ont vue.

Le texte du livre est également imprimé en braille.

Extraits :

"Le vert, c'est beau. Parce que chaque fois que j'aime quelque chose, on me dit que c'est vert. L'herbe est verte, les arbres, les feuilles, la nature... J'aime m'habiller en vert." (...)

"De mon mari, on m'a dit qu'il était beau. Je l'espère." (...)

"Un ciel étoilé, ça doit être beau. Une étoile, on dit que c'est une lumière mais qu'il y a peut-être des choses à l'intérieur." (...)

"Je voyais. Je voyais mal, mais je voyais. Un vendredi de février 1989, j'ai été opéré pour vue déficiente et me suis réveillé aveugle. Je n'ai pas de dernière image." (...)

"Et soudain, le brouillard. J'ai confondu les couleurs. Jaune et blanc se sont mélangés. Le soir même, j'étais aveugle."