Lecture passionnée du nouveau recueil de Valérie Rouzeau, Vrouz (Ed. La Table Ronde, 170 p., 16 €).

Vrouz est vraiment un livre magnifique. C'est un autoportrait composé en sonnets et on pense immédiatement à Villon pour la force de percussion, et aussitôt ensuite à Montaigne pour l'absolue sincérité. C'est une sorte de journal également, avec des voyages en train (ça va), en avion (là ça va moins bien, la poète affole les contrôles de sécurité), des passages chez le coiffeur, ou le médecin, avec des courses au supermarché, des cheveux blancs et un billet rose (dix euros), la lessive et le plaisir d'étendre cent mille mouchoirs carrés, la quarantaine et la jeunesse qui s'éloigne, l'éphéméride qui "fait [s]es rides".

Quelque soit la tristesse, la grammaire (la grand-mère) est là et sauve toujours des idées sombres, le fait de parvenir à penser directement en poésie, par les jeux de mots continuels, permet d'échapper sans cesse à un sort trop lourd, comme une acrobatie recommencée encore et encore, écrire c'est léviter.

Vrouz est un livre si exquis qu'il contient des notes de bas de pages, rassemblées à la fin du livre, que l'on peut lire ou pas, et qui commentent quelques uns des mille clins d'œil de l'auteur. On apprend ainsi que Vrouz est un mot inventé par le comédien Jacques Bonnafé, une contraction de ValérieROUZeau (d'où le verbe vrouzer : "ça vrouze !").

Je me suis demandé pourquoi moi qui habituellement ne lit jamais de poésie (à de quelques rares exceptions, et souvent des auteurs disparus), je suis chaque fois immédiatement touché par la poésie de Valérie Rouzeau. C'est probablement à cause de l'effet de vitesse de ses textes : c'est comme si elle était perpétuellement en déplacement et que ses phrases elles-mêmes couraient, le sens glisse et a toujours un coup d'avance, c'est une langue déjà ancrée dans le futur, Valérie Rouzeau c'est une course accélérée du langage, comment être à la fois la pensée qui a été est et sera. C'est comme si l'auteur de Vrouz était dans un train à grande vitesse filant vers le futur, ou plutôt comme si la poète était elle-même le train, et c'est nous qu'elle emporte.

Extrait :

"Bonne qu'à ça ou rien
Je ne sais pas nager pas danser pas conduire
De voiture même petite
Pas coudre pas compter pas me battre pas baiser
Je ne sais pas non plus manger ni cuisiner
(Vais me faire cuire un œuf)
Quant à boire c'est déboires
Mourir impossible présentement
Incapable de jouer ni flûte ni violon dingue
De me coiffer pétard de revendre la mèche
De converser longtemps
De poireauter beaucoup d'attendre un seul enfant
Pas fichue d'interrompre la rumeur qui se prend
Dans mes feuilles de saison."


NB : Voir aussi sur Poezibao la lecture d'Antoine Emaz et sur Remue.net celle de Jacques Josse, et dans Le Matricule des Anges de ce mois-ci tout un dossier sur Valérie Rouzeau.