("Vases communicants" entre le blog "Séries Cillaire" et ce blog : ce 1er février j'écris chez Sarah Cillaire et elle écrit chez moi.)

Le métier d'habiller des hommes, je l'aurai fait quelques jours, une expérience comme une autre. Et bien que toute série d'expériences ait pour fonction d'invalider ou de confirmer des hypothèses préalablement définies, j’épouse encore le mouvement inverse, remontant les expériences pour découvrir, je trouve rarement, ce qui a motivé mes actes.

Mais le métier d'habiller des hommes, c’était aussi, après plusieurs semaines de rumination, un besoin d’agir sans réfléchir (comme castrer les maïs, l’été, ado). Et quelques centaines d’euros dont j’espérais qu’elles ne seraient pas entièrement déduites, les mois qui suivraient, du RSA.

Dans l'espace de moins de 10 m2 où nous cohabitons, les mannequins hommes évoquent leur situation hors fashion week : ils sont architecte indépendant, photographe, comédien ou instituteur pour enfants handicapés. LES CLIENTS SONT LÀ. La chef de cabine est en train de rédiger un mémoire d'esthétique sur la littéralité dans la peinture de Barnett Newman. LE SHOW-ROOM EST VIDE. Nos conversations sont interrompues par l'intrusion des commerciaux qui, plusieurs cintres à la main, veulent voir défiler des looks devant leurs clients. DÉPÊCHEZ-VOUS DE LES HABILLER ! DES SILHOUETTES ! Les Russes sont les plus gros acheteurs. Les femmes russes portent souvent le même masque botoxé (pommettes saillantes, lèvres en boudins, sourcils en v). Au rez-de-chaussée, la plupart des jeunes gens qui servent les repas étudient aux Beaux-Arts.

Les corps nus dans la cabine, très vite, je les vois sans désir — le trouble ne résiste pas à l’usure (une danseuse à propos de ses partenaires de scène). 

Nous reparlons des élections au retour dans la cabine des silhouettes — tous envisagent de voter utile.

L’un des mannequins lit Mort à crédit, un autre Janis Joplin, une biographie.

Après dix jours effectifs, je n’ai toujours pas visualisé la collection et vérifie encore l’emplacement des pièces. Heureusement, les vêtements ont été pastillés : vert — ligne 14, rouge — ligne 10. Dans les moments creux, nous checkons le show-room.

Je télécharge sur mon téléphone le fichier que Monika vient de m’envoyer, quelques fragments du poète polonais Aleksander Wat dont un projet d’édition a relancé notre travail de traduction,

C’était le jour des Marie. Les Marie ont célébré la fête de leur prénom. La Marie des rues qui m’aimait avait une longue robe solferino, vingt ans, les légendes et les apothéoses opales des humiliations et des mélodies éventées.

avant d’aller ranger un trois-pièces camel, ligne 14, numéro 27, devant des Libanais, des Russes, d’élégants Anglais de Manchester et des Japonais.

Sarah Cillaire

(Photo Sarah Cillaire, DR)