J’ai comme alliées des pierres.

Il y en a que j’ai achetées et d’autres que j’ai ramassées en me promenant au bord des vignes ou sur la plage, mais de toutes mes pierres, celle que je préfère est une grosse masse tortueuse, grande comme un poing d’enfant, ni ovoïde ni cubique, à l’aspect de galet, mais entamé et repoli de façon inégale, plus difforme qu'un crâne cabossé par les coups du destin. C’est une pierre magnifique, une lydienne à filonnets, de couleur gris foncé et traversée par des veines beiges, larges dans le sens de la longueur, très fines dans le sens de la hauteur, formant une sorte de motif écossais, un tartan. Je pose cette pierre de différentes façons selon les jours, sur le dessus, sur le dessous, sur une tranche, sur l’autre tranche, et chaque fois elle offre un aspect différent avec un circuit de veines métamorphosé.

J’ai souvent touché cette pierre durant les deux décennies où j’essayais d’écrire en vain, entre l’âge de vingt ans et celui de trente-huit ans. Je sais exactement à quel endroit j’ai trouvé cette pierre : je marchais dans une large avenue de Pessac, je longeais les grilles scellées sur le petit muret entourant un des châteaux de Graves. Je regardais les vignes, j’ai passé la main, labouré un peu la terre avec mes doigts et ramené quelques cailloux. Parmi eux, cette pierre cabossée traversée de mille et un filets beiges. Je l’ai déterrée, déterrer les choses c’est un peu mon travail.

J’avais peur que dans les magasins de minéraux les pierres soient vendues des sommes trop élevées, alors je n’avais jamais essayé d’en acheter. À titre personne je les estimais si chères, que logiquement je les supposais inabordables dans le commerce. Un jour j’ai découvert que la plupart étaient disponibles à deux euros pièce. Je suis donc maintenant propriétaire de quelques extraordinaires pierres plates polies. Il y a là un lapis-lazuli, sombre comme une nuit d’été traversée de bandes transversales au bleu plus clair et de poussières dorées. Il y a une agate beige à fines veines parallèles, comme un nouveau nuage lacté en train de s'ajouter à un café au lait. Il y a une jaspe rouge dont le motif est ouvert en son milieu par une tranchée grise, et en réalité elle n’est pas rouge mais d’un orange foncé, un carmin attiré par le noir. Il y a une jade claire, et presque translucide, qui lorsqu’on la dresse face au soleil paraît contenir une eau envahie d’algues. Toutes ces pierres ont été taillées et polies, elles brillent et leur minceur accentue encore leur constitution changeante, prometteuse, insaisissable.

Toutes mes autres pierres, je les ai ramassées en marchant. Il y a des galets de rivière, des galets d’océan et des pierres de campagne. Il y a un galet ovale, inégal, orange et presque rouge, comme s’il avait saigné. Il contient des compressions de quartz, il est impur, opaque, il est très laid et aussi très humain. Il y a un petit galet de graves, trouvé dans les vignes, gris clair, longiligne et veiné parallèlement à intervalles rapprochés. Il y a un autre galet de graves, plus foncé, presqu’anthracite et dont les veines blanches sont si fines qu’elles restent invisibles, sauf si on prend le temps d’observer de très près la pierre, quand on a la patience d’attendre que la lumière fasse sortir de leur cachette une à une les petites zébrures pales enfoncées au cœur de la structure. Il y a enfin un minuscule galet rectangulaire et à angles arrondis, son corps est gris pale et son toucher est très doux, on dirait un tissus, c’est ma pierre de velours.