La chose sur laquelle mes doigts se referment le plus souvent est un stylo à plume.

Celui que je tiens aujourd’hui mesure quatorze centimètres de long et treize millimètres de diamètre. Le capuchon ne se visse pas, il se tire, et le corps du stylo apparaît alors entièrement, découvrant sa plume d’or blanc. Cette plume est ma meilleure amie, elle est gravée F, pour largeur fine. Il existe une dizaine de largeurs de plume disponibles chez chaque fabricant de stylos, notées de EF, très fine, à BB, très grosse, en passant par M, largeur moyenne. J’ai longtemps choisi des stylos ayant une plume M ou B, car je voulais que mon trait soit le plus large possible, le plus étendu, le plus voyant. Aujourd’hui, je n’utilise plus que des stylos à plume fine car j’écris avec de plus petites lettres qu'autrefois, et formées plus rapidement, avec de moins en moins d’attention, ma main court sur la feuille et oublie de composer toutes les lettres, et la moindre inclinaison de tracé indique la présence souhaitée d’une lettre que le mouvement trop rapide n’a pas pu former entièrement.

La plume d’or possède à son extrémité une pointe en iridium, un métal très résistant qui évite que l’or ne s’use sous le frottement avec la surface d’écriture, de sorte que s’allient en une seule plume deux métaux enchâssés l’un dans l’autre, la souplesse de l’or et la dureté de l’iridium, le fleuret est un roseau et sa pointe un diamant. Le corps, quant à lui, est fait d’une résine de couleur bordeaux. J’ai tout de suite aimé ce stylo à plume et il s’est pour ainsi dire greffé à mon cerveau, sorte de pantographe reproduisant à l’identique les trajets de ma pensée.

Aujourd'hui, ce stylo c'est mon stylo, il n'appartient qu'à moi. N'importe qui d'autre s'en saisissant ne parviendrait pas à écrire exactement ce que je vais écrire. Sans lui, je ne peux rien faire, je suis paralysé, enfermé par moi-même, je crie et aucun son ne sort. Mais avec lui je vis, il me comprend, il me traduit, il m'explique, il est le membre magique ajouté à ma main, il est mon épée pacifique. Et comme sur les épées du Moyen-Âge on gravait une phrase, sur la pointe métallique de ce stylo il faudrait inscrire en lettres microscopiques et dans une langue ancestrale : "Je n'appartiens qu'à lui", suivi de mon nom et ma date de naissance.