Enfant, j’ai découvert en même temps la fabri­cation du verre et la ville de Venise, c’était dans un beau livre sur la Sérénissime, un livre dont je connaissais chaque page par cœur et que je voudrais aujourd’hui retrouver, mais cela me semble impossible.

Je me souviens très bien : au milieu du livre, il y a un passage hors sujet, plusieurs pages qui s’éloignent des beaux palais et des bateaux et des étendues d’eau, des canaux sinueux comme de gigantesques serpents, et qui partent dans une île à l’extérieur de Venise, au milieu de la lagune, une île habitée seulement par les maîtres-verriers. Et là, le beau livre me révèle comment se crée le verre. Le verre est créé grâce au sable, un sable très fin, égal à celui que je foule alors chaque été à la plage sur l’Atlantique, un sable presque blanc, et ce sable on le plonge dans le feu pour produire une pâte miraculeuse, à la fois solide et transparente, une matière qui est capable de laisser la lumière passer au travers d’elle.

Cette pâte, le maître-verrier l’emboîte ensuite au bout d’un long tube métallique puis il porte l’autre extrémité à sa bouche et il souffle dans le tube, il propulse dedans l’air de ses poumons, il devient souffleur de verre et communique la vie à la pâte, et il tourne, la photo du livre est explicite, on devine qu’avec ses bras il imprime un mouvement circulaire au tube et à son mystérieux appendice, comme un jongleur du Moyen-Âge, un danseur, un combattant d’aïkido, faisant tournoyer le tube et le bloc de verre informe comme un moulin humain qui créé lui-même le vent, et la force centrifuge ajoute à l’air des poumons, et le vase, ou la bouteille, ou la sculpture, se met à gonfler progressivement, comme un ventre de femme enceinte, un globe translucide naît peu à peu, encore élastique et tout entier dépendant de la force d’attraction terrestre et des pressions que fera bientôt sur lui le maître-verrier. Le globe est piqué, pincé, étiré avec une tenaille, puis encore tourné, replongé dans le feu et à nouveau déformé, malaxé, et peu à peu une forme est imposée à la matière par de douces tortures de sa pâte, des étirements successifs, une fois, un pic, une autre fois, un autre pic, quatre petits pics, et il y a aussi une proéminence au-dessus, comme un long cou, oui, quatre pattes et une tête de cheval, une crinière, une queue. La jument de verre étincelle.

J’ai gardé le souvenir des souffleurs de verre, observés ensuite dans la vraie vie à Venise mais découverts et aimés pour la première fois grâce à quelques mauvaises photos couleur, le sable et le souffle, et aujourd’hui en permanence devant moi j’ai ce dé à jouer réalisé en verre de Murano.

Souvent je le serre dans ma main gauche et le fais tourner entre mes doigts pendant que ma main droite écrit. Il y a quelques années, le dé de verre était plus petit, et bicolore, orange et transparent, avec les points, de un à six points, tracés au stylo noir sur chaque face du carré. Lors de mon dernier séjour printanier, j’ai trouvé un autre dé, plus beau, plus grand, et surtout plus lourd, plus vaste dans ma main lorsqu’j’écris. Un dé en verre rouge translucide avec sur chaque face les points matérialisés par des petits cercles de verre blanc, pâte de verre enfoncée dans la pâte. Quand je suis rentré dans le magasin, près du Campo San Trovaso, derrière les Zattere, je ne savais pas comment dire « dé », je ne pouvais pas expliquer ce que je voulais acheter, como se dice, un piccolo cubo, che se lancia, per giocare, un petit cube, qui se lance, pour jouer, et la commerçante m’a tout de suite compris et a répondu : un dado.