Lecture du nouveau livre de Laurent Mauvignier, Ce que j'appelle oubli (Ed. de Minuit, 62 p., 7 €).

Ce livre est librement inspiré d'un fait divers survenu à Lyon en décembre 2009 : après avoir volé une bière dans un supermarché, un homme avait été interpellé par les vigiles qui l'avaient battu à mort. Ce fait divers effroyable avait beaucoup choqué (voir notamment ce texte de François Bon).

Ce que j'appelle oubli est un livre exceptionnel, un hommage à cet homme rejeté par la société et lâchement assassiné, un tombeau au sens artistique du terme. Laurent Mauvignier se fait l'avocat littéraire de cet homme, il lui rend la parole et transcrit ses derniers instants dans cette sorte de lettre adressée au petit frère de la victime. Le livre est écrit dans un souffle, une seule phrase parfaitement équilibrée, jamais ni trop rapide ni trop lente, qui balaie toute la vie et toutes les pensées de cet homme, mais aussi de ceux qu'il a croisés, en pivotant d'une voix à l'autre pour mêler alternativement les monologues intérieurs de chacun.

Mauvignier a toujours cette impressionnante capacité à déployer sa colère, à tenir la phrase assez haute pour ça, afin de pouvoir imprimer cette colère sur les lecteurs, donc sur le monde. Et toujours cette profusion de détails, qui s'accumulent comme des flashs, incroyable technique d'écriture servie par un style abrupt, mais d'une verticalité multiple.

Extraits :

"car alors que lui était vide de tout ils ont pris son corps pour le remplir et le gaver des défauts dont ils voulaient se débarrasser, eux, comme un sac à remplir de pierres, de gravats, de déchets, et il s'est retrouvé gros et difforme de leurs mensonges"  (...)

"alors je ne me plains de rien sauf d'avoir glissé trop vite, si vite, dans la mort, de ne pas avoir su résister un peu, mais, je te l'ai dit, toujours cette connerie d'espoir qui me fait croire que ça va s'arranger"

 
NB : À lire impérativement, pour les amateurs de Laurent Mauvignier, l'excellent dossier que lui consacre la revue Décapage dans son N°43 Printemps-Été 2011.