J'ai une dette éternelle envers Philippe Sollers : celle de m'avoir ouvert la porte de la bibliothèque.

On est en 1987, je n'ai lu quasiment aucun livre, si ce n'est Montaigne qui m'a fasciné. Les auteurs classiques, dans ma vision d'alors c'est l'enfermement scolaire, la lourdeur, la tristesse, la poussière, etc. Je ne lis pas de livres mais je lis le journal, or chaque mois dans "Le Monde des livres" Philippe Sollers publie un article autour de la réédition d'un auteur classique; il y démontre que ce que cet auteur a écrit a bouleversé la société, a changé la vie, et il cite, il donne à entendre la voix profonde de l'auteur. Ces textes classiques qu'il présente sont les mêmes que ceux que j'avais essayé de lire au lycée, ce sont les mêmes mais ce ne sont plus les mêmes. Sollers m'ouvre les yeux, il m'offre les clés de cette bibliothèque que l'école avait verrouillée; sans ses articles du Monde, je n'aurais jamais rien lu et jamais rien su, je serais resté mort.

Ces articles ont été regroupés en 1994 dans La Guerre du Goût, suivi en 2001 d'Éloge de l'infini. Aujourd'hui, voici la suite : Discours Parfait (Ed. Gallimard, 928 p., 29,90 €), qui contient les articles publiés chaque mois, désormais dans Le Nouvel Observateur, mais aussi des textes sur les peintres (Picasso, Van Gogh, Bacon), les musiciennes (Cécilia Bartoli), et de longs entretiens sur l'Art et la philosophie, notamment avec Yannick Haenel et François Meyronnis.

Ce qu'a fait Sollers avec ces textes, c'est un exercice de transmission à destination des jeunes générations, c'est la prépartion d'une Renaissance qu'il théorise dorénavant explicitement dans la préface de ce nouvel opus. La Guerre du Goût, Éloge de l'infini et Discours Parfait forment le sésame, c'est l'encyclopédie portative de la littérature mondiale, lisez-les.

Extraits :

"À l'opposé de toute vision apocalyptique, ou de « fin de l'Histoire », ou de fascination pour la Terreur, les écrits réunis ici ont pour unique visée la préparation d'une Renaissance, à laquelle, sauf de très rares exceptions, plus personne ne croit." (...)

"On oublie trop vite que Céline est un grand écrivain comique, parfois terrifiant, certes, mais profondément comique. Si vous en doutez encore, lisez ses Entretiens avec le professeur Y, à mourir de rire, comme du meilleur Molière." (...)

"Vous vous frottez les yeux, vous relisez ces phrases. Mais oui, aucun doute, elles sont là." (...)

"C'est vrai : les grands écrivains ne devraient pas mourir. D'ailleurs, ils ne meurent pas, ils se prolongent les uns les autres, ils viennent au secours de celui qui respire encore dans ce monde de fous (les « secours » de Proust : Saint-Simon, Nerval, Baudelaire). Mégalomanie ? Oui, mais ironique : « Je trouvais cruel qu'ils me disent ‘‘il y a longtemps de cela’’, comme si je n'étais pas le centre du monde, comme si les lois universelles m'étaient applicables.»"