Le lièvre de Patagonie (Ed. Gallimard, 560 p., 25 €) de Claude Lanzmann est sous-titré "Mémoires", mais c'est aussi une sorte de roman épique, un livre dans lequel la vie et la mort sont sans cesse mêlées.

Une fois passé le chapitre d'ouverture sur les décapitations, dur mais nécessaire, on lit ce livre en quelques jours, sans pouvoir le refermer : la Résistance, la guerre d'Algérie, les femmes, les toiles de maîtres dans les musées, la vie avec Simone de Beauvoir, la fréquentation de Sartre, de Deleuze, la vie en Allemagne, le journalisme, la Corée du Nord, la découverte éblouie d'Israël dès sa création, la préparation et le tournage de Shoah pendant douze ans, et beaucoup d'autres choses.

Mais il y a aussi dans ces pages des inventions narratives, des procédés stylistiques, qui créent un mystérieux échange des corps entre auteur et lecteur, phénomène rare, très rare, en littérature. J'ai l'intuition que Le lièvre de Patagonie aura une grande influence sur beaucoup d'écrivains actuels et futurs. J'avais ressenti le même genre de choc en lisant Un pedigree de Patrick Modiano, mais cette fois c'est bien plus fort. Exceptionnelle expérience de langage écrit puis lu, cette publication est une date dans l'actualité littéraire, oui. Lisez-le, vous verrez.

Extraits :

"Avec la peine capitale, l'incarnation - mais y a-t-il contradiction ? - aura été la grande affaire de ma vie. Même si je sais voir, même si je suis doué d'une rare mémoire visuelle, le spectacle du monde ou le monde comme spectacle renvoie toujours pour moi à une dissociation appauvrissante (...)"

"Mais ma joie est de courte durée, il me paraît déjà lui-même à bout de souffle et de forces, il me dit "I am not a good swimmer, but I will try to help you." Il passe derrière moi et se met à me donner des bourrades dans le dos pour me faire avancer. Je sais que ce n'est pas la bonne méthode, il le comprend lui-même et aussi qu'il se fatigue plus encore, il abandonne presque aussitôt : "I am very sorry, but I have to leave you, I have my wife and my little son on the beach, I am not even sure to succeed to return. Goody bye, forgive me." Il disparaît comme il était apparu." (...)

"Nous atteignîmes la première crête, à une centaine de mètres au-dessus de la route, et remîmes le FM en batterie. Mais il y avait deux corps couchés dans la pente, l'un de ceux qui se trouvaient avec nous cria : "C'est Rouchon !" et il se précipita pour le secourir. Il fut fauché lui aussi, après quelques mètres, il s'appelait Schuster, un troisième, Lheritier, bondit, mais fut tué aussitôt. La pente toute entière était un nid de guêpes mortel." (...)

"Le montage [de Shoah] fut une opération longue, grave, délicate, subtile. Il m'arriva en plusieurs occurrences d'être complètement bloqué, de ne pas découvrir, comme pendant une ascension, le passage qui allait me permettre de continuer, d'aller plus haut. Généralement, il y en a un seul, pas deux, un seul bon." (...)

"(...) tout cela ne forme aujourd'hui qu'une seule mémoire dont chacun des éléments appelle et signifie tous les autres, indissolublement."