Les écrivains ont des destins tellement singuliers qu'ils sont souvent attirés par ceux de leurs ancêtres qui ont eu des existences à part.

Dans Ma solitude s'appelle  Brando (Ed. Verticales, sortie le 2 octobre), Arno Bertina écrit sur un de ses aïeux, et ce projet improbable, raconter la vie d'un membre de sa famille qu'il a à peine connu, devient un petit livre fulgurant, un hommage à la littérature, et, en quelque sorte, à l'inspiration, à l'étincelle qui fait écrire plutôt que garder le silence.

A l'évidence, Bertina ne connait pas tous les secrets de son héros, il n'a eu connaissance que des grandes dates de sa biographie, la vie en Afrique comme administrateur colonial, le retour en France, l'installation près de Bordeaux, la folie plus ou moins réelle des dernières années, l'énergie permanente, la vigueur, la furie, la causticité, une sorte de vie à l'arrache, ou plutôt, une vie écrite à l'arrache, avec toutes les ressources d'une langue inventée en permanence. Lorsqu'en 1940 le héros se retrouve en Afrique alors que la France bascule, il est livré à lui-même, et Bertina note  : "Ne pas rentrer c'est inventer." (phrase répétée une page plus loin).

Superbe portrait d'un solitaire dévoré par l'absolu et qui aurait pu aussi bien devenir écrivain. Quand il glisse dans une semi folie, à la fin de sa vie, le médecin qui le suit dit un jour à son épouse : "Son espace mental s'est encore agrandi."

Il y a dans ce livre un imprévu stylistique qui ne retombe jamais. Arno Bertina est un écrivain qui agrandit notre espace mental. C'est aussi un auteur dont l'oeuvre mute, qui change son corps à chaque nouveau livre, qui creuse sans cesse le sol. Il est en quête. Il court. Vite, très vite, plus vite que la plupart des autres auteurs.

Extraits :

"Mais tout en affirmant avoir un souvenir très net de l'administrateur et de son épouse, ce dont attestait la rapidité avec laquelle elle avait superposé les noms du neveu présent et de l'oncle décédé, elle ne lui dit presque rien et il en fut quitte pour imaginer." (...)

"Il découvrira tardivement l'existence de Marlon Brando, en feuilletant un livre de photographies, par hasard. Du haut de sa province ça le fascine et, à quatre-vingt ans, il se met à penser beaucoup à Hollywood, bouffant du simulacre. Mais il ne peut voir aucun film de Brando. Il se renseigne alors au téléphone, on lui conseille d'acheter un lecteur. Il note "lecteur", s'efforce d'écouter la suite mais ne comprend pas les explications que lui donne la voix."

NB : à propos de Ma solitude s'appelle Brando, voir aussi le billet de Claro : Des bulles sous la banquise et celui de Didier da Silva : Une certaine qualité de vert.