Les manuscrits attendent leur heure
Par MP le mercredi 11 juin 2008, 09:06 - Lien permanent
Nous écrivons des textes, c'est le plus facile; nous tentons de les publier, c'est mission impossible; et donc les manuscrits restent inertes et dorment dans les tiroirs. Puis un jour ils se réveillent. Pourquoi ?

Parce qu'il fallait attendre le bon moment, il fallait attendre le kairos ("le temps de l'occasion opportune"), l'instant précis où le manuscrit va pouvoir être accueilli par un éditeur et par des lecteurs. Les manuscrits doivent attendre leur heure. Ils savent le faire, ils sont bien plus patients que leurs auteurs.
L'amateur de vins de garde, par exemple les vins de Bordeaux, sait que le plus difficile c'est de deviner quand ouvrir la bouteille : à quel moment tel millésime sera à son apogée et méritera d'être bu. Il y a un jour où on doit descendre à la cave et remonter la bouteille, puis la déboucher pour boire et vérifier si on a eu raison. L'écrivain apprend à faire pareil avec ses manuscrits : deviner quand il doit reprendre le texte, le relire, le corriger (très peu), l'envoyer au bon éditeur (il en choisit cinq), avant qu'enfin arrive l'appel téléphonique. Tout finit par arriver un jour. A chaque texte son moment.
Commentaires
je crois aussi que comme pour toute rencontre entre vivants, il est impossible (ou du moins inutile et violent) de forcer la rencontre entre un livre et ses lecteurs. Je fais pas mal d'impro de groupe en danse et une des premières choses que j'ai apprise des chorégraphes c'est justement ça : ne pas forcer la rencontre avec l'autre (on a parfois tendance au début à "se jeter" sur l'autre pour combler le vide, peur de s'ennuyer ou d'ennuyer), rester éveillé, prêt à faire des propositions et en recevoir, pas plus.
Et puis il y a les manuscrits qui resteront dans les tiroirs parce que médiocres, et là c'est tant mieux, inutile d'encombrer un peu plus les rayons des libraires !
Et merci pour vos posts, si je chéris les moments de solitude propices à l'écriture, je ne souhaite pas vraiment l'isolement que je ressens parfois et que vous (et d'autres bloggers) rompez sans le savoir.
hé oui, c'est toujours l'affrontement entre la valeur intrinsèque d'un texte (fantasmée/imaginée/vécue comme telle) et sa réception, son inscription dans l'espace social qui lui donne/crée aussi sa valeur. Moi je suis juste à l'articulation des deux en tant que libraire, mais je vous rassure : je suis autant frustrée que vous en tentant de créer/ne pas rater le bon moment pour chacun des textes... par contre je ne suis pas aussi patiente ni philosophe que vous!!
Ah ! Est-ce que je peux le dire à mes romans ? Ils attendent leur lecteur (je veux dire leur éditeur) depuis si longtemps...
Je suis tout à fait d'accord avec ce billet. Toutefois, comment fait-on lorsqu'on ne s'y connaît pas en vin? ;-) Jusqu'à présent, mon odorat m'a induit en erreur...
Et dire que vous avez posté ce billet le jour de mon anniversaire… qui fut aussi cette année le jour de renaissance, - ce kairos que vous évoquez si bien- d'un manuscrit remisé depuis dix ans dans sa cave et qui vient de rencontrer son éditeur! Oui, vous avez raison, “tout finit par arriver un jour. A chaque texte, son moment”, ne jamais s'arrêter, continuer à croire, à écrire, rêver toujours.