Nous écrivons des textes, c'est le plus facile; nous tentons de les publier, c'est mission impossible; et donc les manuscrits restent inertes et dorment dans les tiroirs. Puis un jour ils se réveillent. Pourquoi ?

Parce qu'il fallait attendre le bon moment, il fallait attendre le kairos ("le temps de l'occasion opportune"), l'instant précis où le manuscrit va pouvoir être accueilli par un éditeur et par des lecteurs. Les manuscrits doivent attendre leur heure. Ils savent le faire, ils sont bien plus patients que leurs auteurs.

L'amateur de vins de garde, par exemple les vins de Bordeaux, sait que le plus difficile c'est de deviner quand ouvrir la bouteille : à quel moment tel millésime sera à son apogée et méritera d'être bu. Il y a un jour où on doit descendre à la cave et remonter la bouteille, puis la déboucher pour boire et vérifier si on a eu raison. L'écrivain apprend à faire pareil avec ses manuscrits : deviner quand il doit reprendre le texte, le relire, le corriger (très peu), l'envoyer au bon éditeur (il en choisit cinq), avant qu'enfin arrive l'appel téléphonique. Tout finit par arriver un jour. A chaque texte son moment.