Comment s'écrivent les livres ? ou plus exactement comment s'écrivent mes livres ? Je ne suis pas capable d'écrire des romans structurés, avec un début et une fin, avec des personnages et une forte cohérence. Moi, je suis quelqu'un d'incohérent. Et pourtant quelque chose tourne ! il se passe une rencontre entre le langage et la pensée, j'ai la vision d'un paysage de pensée et je le peins.


On peut parfaitement écrire des livres avec une succession de paysages que seule relie une continuité biographique. Jean Echenoz l'avait fait dans son Ravel, et un an avant lui Patrick Modiano avait publié Un pedigree. Ces deux romans font peu de révélations sur le musicien français et sur l'auteur-romancier, ils parlent d'autre chose, ils jouent une double partition. C'est un peu comme si le Nouveau Roman avait enfin découvert la poésie.

J'écris mes livres avec des morceaux, des morceaux de plus en plus petits, et pourtant les tableaux sont de plus en plus vivants. Parlant de Chardin, le peintre aux natures mortes, son contemporain Denis Diderot écrivait : "c'est la nature même ; les objets sont hors de la toile et d'une vérité à tromper les yeux". C'est mon objectif. Si j'osais, je dirais à mes lecteurs : "en me lisant vous n'avez pas voyagé ? vous n'étiez pas dedans ? alors je vous rembourse; satisfait ou remboursé" (je connais un libraire qui le fait avec ses clients).

Pour écrire mes livres, je dois vivre, voyager et rencontrer de nouvelles personnes qui me fassent changer. Je n'ai pas besoin de faire quoi que ce soit d'autre, même pas de prendre des notes : ma très mauvaise mémoire, qui oublie l'essentiel pour se concentrer sur l'accessoire, filtre la vie pour moi. Plus tard, il suffit de raconter ce qui s'est passé, ce qui s'est passé et rien d'autre, sans jugement postérieur ni interprétation.

Mais vivre prend beaucoup de temps et use la carcasse qui est aussi celle qui sera ensuite chargée d'écrire. Et on n'est pas certain qu'on aura assez de temps pour le faire.

PS : au final, ce que j'écris est tellement curieux que tout le monde voudrait me publier (trois éditeurs récemment : "je fais suivre", "je vois et je vous dis", "compliqué à éditer") mais que personne ne le fait.