Je suis complètement dépassé actuellement, et même plus : physiquement épuisé, mais je veux à tout prix parler d'un petit livre merveilleux : Balayer fermer partir, de Lise Benincà (Seuil, 109 p., 13 €), qui vient de paraître dans la collection "Déplacements" de François Bon. Ce livre m'a envoûté, je suis tombé sous son charme, et ce charme c'est d'abord celui d'une couleur, celle de Lise Benincà, auteur précieux et prometteur (c'est son premier livre : bravo au Seuil de l'avoir dorénavant sous contrat).

Je ne suis pas très doué pour résumer les histoires, mais il s'agit du décès du père de la narratrice, qui lui laisse en héritage une maison qu'elle met en vente, et il s'agit également de l'appartement occupé par la narratrice, de sa disposition et de son contenu, de ses pièces, notamment une pièce vide (inspiration de Georges Perec, cité en exergue du livre). La narratrice est seule quelques jours dans son appartement, son compagnon étant parti en voyage. Elle se demande : qu'est-ce qu'une maison ? et aussitôt : que suis-je pour les autres ? que sont-ils pour moi ?

Lise Benincà possède un œil particulier qui lui fait dire des choses différentes, par exemple : "Marchant au matin sur le boulevard, l'immeuble dans mon dos, les voitures me dépassent et me dépassent" ou encore : "on s'est penchées au-dessus de l'eau, par-dessus la balustrade rouillée, on a regardé les poissons. Ils ne sont pas bien gros, a dit ma grand-mère" et plus loin : "Je pense à cette page sur laquelle l'institutrice avait écrit Bravo dans la marge". A propos de la vie, Lise Benincà dit : "J'assiste au spectacle. J'ai payé mon billet, j'attends le dénouement".

Une maison, c'est un réceptacle pour les corps. Mais un corps ressemble lui-même à une maison. La maison héritée du père, celle que la narratrice est en train de vendre, avait été construite entièrement par le père. Notre corps aussi, c'est notre père qui l'a construit. "Le corps est mon lieu. Y suis-je enfermée ? Les oreilles sont des portes d'entrée. La bouche est une porte de sortie (...) Le corps construit par le père, à son image, sans avoir l'air d'y toucher. La couleur des cheveux, la couleur des yeux. Les fondations." Elle s'interroge indirectement sur le déterminisme de la naissance, sur les limites que nos père et mère nous imposent, ou veulent nous imposer, par la génétique (les murs qu'ils ont bâtis) : "Y a-t-il un certain nombre de mètres carrés au-delà desquels l'espace est supérieur à ma capacité de présence ?". Phrase à méditer. Tout le livre est à méditer.

Il y a aussi dans ce livre la palette des couleurs, posées chacune de façon nominale, à la Rimbaud, et pourtant si présentes dans leur énumération, palpables. Et toujours, ce décalage, ce glissement émotif, cette poésie que Perec a toujours cherché à atteindre et que Lise Benincà semble posséder comme un don naturel.