J'écris plus vite que je ne publie
Par MP le dimanche 10 février 2008, 15:44 - perso - Lien permanent
Je suis gavé de travail, actuellement. Je termine à peine un manuscrit, dont on m'a suggéré l'écriture sans rien me promettre, et je plonge à nouveau dans un autre projet, là encore sollicité, même si complètement différent.

Depuis un an, je n'ai plus arrêté, j'ai accumulé les travaux et pourtant
bizarrement je n'ai rien publié (*). Le manuscrit d'une version remaniée du
Carnet,
bouclé en décembre. Puis ce manuscrit que je viens de terminer. Puis ce nouveau
projet, encore flou mais qui se dessine d'heure en heure. J'enchaîne les
manuscrits les uns après les autres sans avoir le temps de me refroidir, et
j'oublie de consacrer du temps à les publier.
"Ecrire est reposant, publier est crevant" note Philippe Sollers dans ses
Mémoires. C'est vrai, je n'ai plus le courage de me battre pour être
publié. Voici donc le paradoxe : je me désintéresse progressivement de la
publication traditionnelle parce qu'elle m'a épuisé par ses hésitations. Je
l'ai raconté : trouver un éditeur papier, c'est pire que faire un Voyage jusqu'à la planète
Mars. Un collègue me dit : "Ecris des romans, c'est l'indispensable
compromis". A quoi je lui réponds : "On écrit ce qu'on sait écrire". Ma vie ce
n'est pas la publication, ma vie c'est l'écriture. Alors je vis.
(*) "Publié" au sens livre papier, puisque fin décembre 2007 Publie.net a
publié en livre numérique ma Vie des écrivains
classiques.
Commentaires
Oh combien je comprends depuis ma toute petite expérience d'écriture ce que vous voulez dire ! Ecrire, c'est magique, on est au milieu de ses amis les plus intimes, on est dans le bain de ses sensations, on a 500 000 idées qui germent en une minute, on veut écrire sans fin. Les textes et les manuscrits s'accumulent et on les regarde avec amour, sans oser les donner en pâture à ceux qui ne nous comprennent pas toujours ...
Nous, ce qu'on sait faire, c'est écrire. Nous ne sommes pas faits pour nous battre, pour faire de la promotion. Nous avons juste envie d'écrire, d'écrire. D'écrire et ensuite rencontrer, discuter, partager ...
Parfois, j'ai l'impression que l'édition traditionnelle ne publie plus, elle vend (enfin à part quelques rares pépites qui subsistent encore ...).
Ce qui freine l'envie de publier, c'est que l'on est presque obligé de passer par le roman ou l'autobiographie pour le faire. Or, notre (non) expérience quotidienne ne nous pousse pas vraiment à élaborer des contenus narratifs. (Je crois que nous sommes nombreux à considérer le récit comme une corvée, concentrés que nous sommes sur des faits ponctuels et des états de choses fragmentaires).
À cela s'ajoute Internet comme moyen de publication: ce n'est pas la même chose que de produire un "vrai livre", mais par certains côtés notre position y est plus agréable que celle de l'auteur traditionnel (pas de comptes à rendre à un éditeur, mais pas de revenus, non plus...). En fait, c'est un peu un piège: comme les contenus sont effaçables à tout moment, on est une sorte d' "écrivain fantôme consentant"...
« et ainsi jusqu’au plus profond de l’obscurité ».
"J'écris autrement que je ne parle, je parle autrement que je ne pense, je pense autrement que je ne devrais penser, et ainsi jusqu'au plus profond de l'obscurité." (Franz Kafka)
et pour faire écho à "ma vie c'est l'écriture" une petite piqure de virginia woolf "je ne veux pas être "célèbre" ni "grande". Je veux aller de l'avant, changer, ouvrir mon esprit et mes yeux, refuser d'être étiquetée et stéréotypée. Ce qui compte c'est se libérer soi-même, découvrir ses propres dimensions, refuser les entraves".
Comme je comprends se renaclement à publier puisque pour cela il faut se battre et donc y consacrer l'énergie que l'on met déjà à écrire. En plus, c'est totalement à l'inverse de la nature d'un auteur que de se 'vendre' et nous le faisons tous plus ou moins à contre coeur, mais comment y échapper ?
Pas de solution, si on veut être lu comme on le rêve, il faut y aller et affronter les éditeurs, puis ensuite le public et les médias. Ce n'est pas évident quand on en a une petite expérience. Il faut trouver la force en soi d'aller en "guerre" :-)))
Ô combien j'approuve cette note, cher MP.
J'ai moi-même commencé à côtoyer de près certains auteurs-éditeurs, après de banals échecs en édition traditionnelle.
Mais les uns comme les autres bien évidemment attendent des écritures qui leur ressemblent. Package commercial pour "la république bananière des lettres et des médias" au format roman autofictible 250~300 pages, package nihiliste misanthrope noir c'est noir pour d'autres, nouveauromanlike à la syntaxe torturée sans ponctuation pour d'autres... Chacun a ses goûts, et au final le risque est, pour être publié, de se fatiguer à essayer de plaire... Au lieu de se contenter d'écrire.
Bonjour,
Et oui, c'est toute la schizophrénie du truc. Je viens de publier mon premier roman (ouais, chouette, super, yep), mais déjà il y a décalage. Je réalise que l'on tombe facilement dans une escalade de désirs, qu'être publié n'est pas une fin en soi, qu'après vient "être lisible", "visible", publicité, reconnaissance, et toutes ces choses qui éloignent du travail premier, l'écriture. Pour l'instant, mon énergie est coupée, toute tournée vers ce bouquin qui est pourtant derrière moi !
"Chacun a ses goûts, et au final le risque est, pour être publié, de se fatiguer à essayer de plaire... Au lieu de se contenter d'écrire."
--> Oui, dans le pire des cas, on peut finir comme un Molière, qui voulait "plaire et instruire", ou comme un Racine, qui voulait "plaire et toucher"... Mieux vaut ne pas plaire, effectivement ! ^^